lundi 11 janvier 2016


De Gaulle revient au pouvoir et moi en classe!

Je venais de terminer la lecture du "Comte de Monte Cristo" dont j'avais dévoré chaque page avec passion et le moment de reprendre une existence normale, hors de mon lit arrivait à grands pas. Comme Edmond Dantès, il allait falloir me jeter à l'eau. Je n'avais pas à m'échapper du château d'If heureusement! Je devais retrouver plus modestement la vie extérieure, sortir de mon lit, oublier les plateaux repas, le pain sans sel, abandonner les héros de roman la journée pour ne les rencontrer que le soir et reprendre les chemins tortueux de mes études.
Je n'ai pas de souvenirs précis d'une quelconque date de ce retour dans mon école communale. Le flou de ma mémoire ne se dissipe que pour laisser apparaître le béret noir du directeur, la terreur qu'il inspirait à toute la classe et je crois aussi à ses adjointes. Je revois également le livre qu'il m'offrit pour ce retour imprévu: les Contes et Légendes de la Grèce Antique". Pour mes condisciples, j'étais un extra-terrestre privilégié, un être à ménager avec qui on ne devait ni chahuter ni courir.
Par contre, je me souviens de l'inquiétude générale des adultes autour de moi. J'entendais sans trop les comprendre les mots "coup d'état", "guerre", "insurrection". Nous étions alors au mois de mai 1958. Notre médecin, gaulliste, était de plus en plus fébrile, un comble pour un docteur! Au poste de radio, un soir le speaker répétait:"Partez de Gaulle". Je demandait à mon père la raison de cette injonction menaçante. Il me répondit que la France était au bord de la guerre civile. J'appris plus tard que lui et quelques amis, notamment des membres du clergé avaient décidé d'aller à l'aéroport de Marseille-Marignane, occuper les pistes pour empêcher l'atterrissage des avions militaires voulant faire escale avant de se diriger sur Paris, espérant par cette action éviter à notre pays le déclenchement d'un conflit fratricide. Cette situation politique, ce conflit algérien n'avait que peu de retentissement pour moi, non pas que je m'en sois désintéressé, mais à 12 ans comment prendre conscience des drames de la vie des adultes. Concrètement, j'avais la consigne de ne pas emprunter les rues étroites des vieux quartiers d'Aix-en-Provence où le FLN et le MNA, rivaux dans leur volonté d'indépendance de l'Algérie s'affrontaient dans le sang, mais de rester sur les boulevards ou les rues principales de la ville.
L'école primaire avait déjà bien changé: plus d'encriers en porcelaine blanche, plus de porte-plume mais des stylos à bille. La qualité de notre écriture s'en ressentait: les pleins et les déliés avaient été remisés au placard et sacrifiés sur l'autel de la modernité. La grande crainte des instituteurs étaient que nous avalions les capuchons de nos stylos! Et pour nous dissuader de mettre à la bouche notre stylo, chacun d'entre-eux nous racontait des histoires horribles d'écoliers morts par asphyxie à cause d'un capuchon coincé dans la gorge! Quant à moi, je faisais bonne figure en m'appliquant à être digne du cadeau que me faisait ce directeur en m'autorisant à reprendre contact avec la vie. Juillet arriva, apportant le temps des vacances. Fontcouverte, à La Louvesc vendue, rien n'était prévu pour nous, pas de départ en perspective. Geneviève avait quatre ans, André lui, sept. Mes parents décidèrent alors de retourner à Beaurecueil, sur les lieux de leur rencontre, lieux que nous fréquentions de temps en temps le dimanche. Ainsi nous passâmes désormais les mois de juillet et d'août dans la campagne aixoise, à l'ombre d'un grand platane.
Une page de ma vie se tournait, telle une parenthèse dans le cours du temps. Mon enfance appartiendrait désormais au passé. Quant à mon avenir, il me semblait fait d'éternité, une éternité de sept ans: les années que j'allais emplir de journées au lycée. En octobre, je recommencerai ma sixième. Aujourd'hui, avec l'expérience et le recul du temps, je pense que ce redoublement fut un choix totalement erroné. Ce fut le choix de la facilité alors que mes parents auraient dû privilégier celui de l'effort.

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