samedi 11 mai 2013

Monsieur Henri

Monsieur Henri


Nous avions en ces années cinquante notre tailleur attitré: Monsieur Henri. Il tenait boutique dans la rue Thiers avec son épouse, une rue située non loin du Palais de Justice. En ce temps-là, les magasins de vêtements se comptaient sur les doigts de la main à Aix-en-Provence. C'est en ce magasin que mon père, toujours très élégant, s'habillait. Puis, lorsque nous eûmes suffisamment grandi, mon frère et moi, que le temps des culottes courtes s'estompa pour nous,  notre mère nous emmena alors tout naturellement chez "Monsieur Henri".
Alsacien d'origine, il devait avoir un nom de famille bien trop compliqué pour les Aixois. Ainsi, toute la ville le connaissait sous le patronyme de "Monsieur Henri". Cet homme semblait être la gentillesse même. Toujours en costume bleu, un mètre à ruban autour du cou, une boule de velours rouge, pique-épingles, fixée sur son bras gauche, il semblait être un Jean d'Ormesson de la confection: même taille, même culture et mêmes intonations de voix.
Aller acheter une veste ou un pantalon était une chose rare à l'époque, un événement qui se préparait. La discussion entre ma mère et moi était serrée, de véritables négociations, négociations limitées cependant à la couleur car tous les adolescents arboraient des costumes et des chaussures cirées : le "blue jeans" et les baskets n'avaient pas encore leur place.  J'aimais le très clair ou le très foncé, selon les saisons et ma mère préférait, elle, les demi-tons automnaux. Je désirais une veste blanche alors que j'avais dix-sept ans. Je n'obtins gain de cause: j'eus droit à une veste beige. Cette veste blanche, j'attendis encore deux décennies pour me l'offrir, comblant ainsi un traumatisme sans grande importance.
Monsieur Henri travaillait sous le regard de son épouse. Elle paraissait bien plus âgée que lui à tel point que longtemps je pensais que c'était sa maman! Ce devait être ses cheveux blancs montés en chignon. Elle tenait la caisse, discrète. L'expression de son visage semblait vouloir cacher un profonde tristesse derrière des lèvres esquissant un léger sourire. Je me demande encore quels drames ces braves gens avaient dû affronter quelques années auparavant.
La boutique, disposées toute en longueur, offrait, sur sa gauche, sur deux niveaux de cintres, pantalons et vestes tandis que des étagères, sur sa droite, après le comptoir et une longue table qui servait à poser les futurs achats, recelaient chemises et pull-over.
Monsieur Henri eut le bonheur de prendre sa retraite avant la grande débâcle du textile français. Les tissus venaient encore de chez "Boussac" ou, innovation du milieu des années cinquante, étaient en "Tergal" infroissable et confortable. Sa boutique ne fut donc pas remplacée, du temps de son activité par une pizzeria ou un horrible "fast food". Nous le croisions de temps en temps, lui et sa femme, sur le Cours Mirabeau, bras dessus, bras dessous. Le temps courbait inexorablement leurs épaules.
Puis la vie les effaça de notre vue, cette vie qui nous emporte tels les torrents pendant les orages sans que nous puissions lutter. Peut-être, si là-haut il n'y a pas que du vide, peut-être que Monsieur Henri dessine et coupe vestes et pantalons pour les saints du Paradis... En tout cas, il le mérite. 

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