dimanche 7 février 2016

On déménage!

Le 30 rue Manuel était devenu maintenant trop exigu pour quatre. Il fallait donc se mettre en quête d'un nouvel appartement. L'apparition de rats intermittents et indestructibles précipita cette obligation. La chance vint d'un ami de captivité de notre père le grand Albert. Cet ami venait de quitter son logis aixois pour s'installer à Paris, un vaste logis de six pièces principales dans ce que l'on appelait à l'époque un immeuble "bourgeois". Je me souviens encore de cet homme, je l'ai rencontré lors d'un de ses passages à Aix. Il nous avait tous invités au restaurant. Grand, souriant, il avait un peu le physique d'un Curd Jürgens, acteur que j'admirais déjà car mon père m'avait emmené voir le film "Michel Strogoff" au "Kursaal" magnifique cinéma aujourd'hui disparu.
Cet ami paternel, Mérinberger, avait donc pour moi l'aura du héros ayant sauvé notre famille de l'étroitesse humide d'un rez-de-chaussée lugubre! Comme tous les héros, j'en avais beaucoup entendu parler mais je n'ai eu la chance pouvoir nourrir mon admiration de sa présence qu'une seule et unique fois. Cette rareté ajouta encore au prestige de cet homme et à la reconnaissance que je lui portais.
Ainsi munis de la recommandation de ce Michel Strogoff parisien, mes parents prirent rendez-vous avec notre future propriétaire qui voulait connaître toute la famille à qui elle allait, peut-être consentir à louer son bien, d'autant que cette famille vivrait au-dessus de sa tête. Là, un stratagème fut mis en place. Il ne fallait pas "rater" cette chance et pour ne pas la rater faire face à un impératif: ne pas emmener André. A six mois, avec la puissance vocale qu'il possédait, il était tout à fait capable, dans sa période de hurlements suraigus, de briser quelques précieux verres en cristal de la collection de cette noble dame. André fut exilé à Marseille, provisoirement, chez ses grands-parents et sa tante, le temps de cette entrevue. Quant à moi, sorte de gentille potiche que l'on asseyait et qui ne bougeait alors pas plus qu'un chêne taquiné par un zéphyr, je serais du rendez-vous. Il faut dire que j'étais à bonne école. Dès mes premières années, ma mère m'avait parfaitement éduqué: "Dis bonjour à la dame poliment!" et alors, le plus sérieusement du monde je disais:" Bonjour madame Poliment".
Et c'est ainsi, qu'enfant modèle, je séduisis une véritable comtesse de la noblesse aixoise. Les mauvaises langues familiales dirons: "la première d'une longue série". Je me souviens qu'elle était plus maquillée qu'une Ferrari volée, qu'elle me semblait très très âgée. La pauvre dame n'y voyait pas beaucoup non plus: la cataracte affectait ses yeux. Son appartement était un musée encombré de statues, de photos, de tableaux.
Mes parents n'eurent qu'un regret, c'est qu'elle ne fut pas un peu dure d'oreille au lieu d'être presque aveugle, ainsi ils n'auraient pas eu sur la conscience le remords de renier leur second fils.
Si le coq de leur conscience essaya bien de chanter trois fois pour le principe, il eut bientôt le bec cloué: le bail était signé!
Je n'ai pas de souvenir de ce transfert familial de la rue Manuel à la rue de Lacépède, distantes tout au plus de deux cents mètres. J'ai seulement la conviction que je fus moi aussi exilé à la rue Antoine Blanc, ma sagesse étant provisoirement devenue inutile, l'ingratitude de mes parents me consterna: pas question de jouer avec les cartons du déménagement!

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