dimanche 31 janvier 2016





7 rue de Lacépède



1952


Notre nouvel appartement, au deuxième étage du numéro 7 de la rue de Lacépède, avait vraiment grande allure et une pointe de mystère.
Les pièces immenses, les plafonds inaccessibles, les hautes fenêtres paraissaient  d'autant plus immenses, plus inaccessibles que nous les regardions avec nos yeux d'enfants. 
La salle à manger pouvait servir de terrain de football, les couloirs de pistes cyclables, les placards et recoins, de repaires de brigands. Notre hall d'entrée donnait sur une cour intérieure. Peu lumineux, il ne nous inspirait pas grande confiance. Nous ne nous y attardions donc jamais. La cuisine, tout au fond de l'appartement n'avait qu'une seule fenêtre placée si haut qu'il était impossible de la manœuvrer sans grimper sur une échelle.
Mon frère et moi, avions nos lits dans la plus grande pièce. La dite pièce faisait office de chambre d'enfants, de bureau pour notre père, de salle à manger pour honorer les invités, de terrain pour nos jeux. Nos lits, placés en équerre, étaient dominés par ce que l'on nommait à l'époque "un cosi", sorte d'étagère sous laquelle notre sommier et son matelas s'encastraient. Nous pouvions y exposer nos livres et nos objets préférés. 
Cette salle principale était si grande qu'elle pouvait encore abriter un meuble bibliothèque de bonne largeur, un piano, une cheminée d'albâtre surmontée d'une immense glace au cadre torturé et doré. Au sol, des tomettes rouges, au plafond des gypseries, au mur, une tapisserie très claire, uniforme.
Laissons de côté la chambre des parents, ne parlons pas de la traditionnelle armoire à glace ni des chevets assortis aux montants du grand lit. Évoquons plutôt la pièce la plus intéressante pour mon frère André et moi: une pièce mystérieuse, interdite, fermée à double tour.  Quels trésors pouvaient bien se terrer là! Nous savions que l'ami de notre père, ancien locataire qui nous avait permis d'obtenir ce logement, avait demandé de pouvoir disposer d'une chambre dans son ancien appartement pour y laisser quelques affaires.  Cette explication ne nous satisfaisait qu'à moitié. L'obscurité, les scellées, tout cela enflammaient notre imagination enfantine. Inconsciemment, nous priions le ciel de ne jamais laisser ouvrir cette caverne mystérieuse supposée d'Ali Baba. Comment continuer de rêver de pirates, d'indiens, d'animaux extraordinaires avec des portes et des volets grands ouverts.
Cette île aux trésors demeura ainsi condamnée cinq à six ans, autant dire une éternité pour nous. Et si elle s'ouvrit, ce fut à cause d'une triste nouvelle. Mérinberger, l'ami de captivité de mon père en Prusse orientale venait de rejoindre les anges au Paradis, brutalement. 
Une lettre de ses héritiers autorisait mon père à ouvrir la pièce et à se débarrasser des meubles ou objets qui ne l'intéressaient pas. Il hésita. Il avait l'impression, le sentiment qu'il commettrait un sacrilège, qu'il trahirait son camarade en tournant la clé dans la serrure. Ouvrir, c'était reconnaître la mort, abdiquer! Il se passa de longues semaines avant que notre père ne se résigne.
A contre coeur, finalement, par un dimanche pluvieux de l'automne, il se décida. Nous, les enfants, nous ne pouvions comprendre. Nous ne connaissions rien aux liens tissés entre deux hommes par la souffrance, la faim et la captivité. Nous n'étions que deux gamins. Deux explorateurs en culottes courtes. Il faut nous pardonner notre curiosité. Nous ne voulions qu'étancher notre curiosité, rien de plus.

Notre trésor imaginaire, dévoilé, se révéla bien maigre, les volets ouverts, la lumière revenue, à tel point, qu'aujourd'hui, je n'ai aucun souvenir de ce qu'il était en réalité.
 Si! Tout de même, j'ai en mémoire un petit classeur rouge. Ses pages cartonnées comportaient chacune une dizaine de bandes de papier bristol. Blottis dans ces bandes: des timbres poste datant d'avant la guerre. Il y avait là des "Mariannes" de toutes les couleurs et de toutes les valeurs, des paysages de France, des portraits d'hommes célèbres, en tout une centaine de vignettes.
Cette collection devint notre trésor. Je me plongeais dans les catalogues officiels avec le sérieux de mes dix ans, espérant y dénicher le timbre rare, très cher, qui délivrerait mes parents de leurs soucis financiers dont je les entendais parfois discuter alors qu'ils étaient couchés, pensant que nous dormions. Malgré mes prières, le Bon Dieu ne voulut rien savoir. Il n'y eut pas de miracle même si nos parents recevaient à table, très souvent, ses serviteurs. Je m'en ouvris à mon catéchiste et lui demandais pourquoi le Bon Dieu n'aidait jamais les gentils.
 Si ma mémoire est exacte, et je pense qu'elle l'est vraiment, le brave homme me répondit: "Parce qu'il est déjà très occupé à ne pas s'occuper des méchants!"





jeudi 28 janvier 2016

Chef Roger

Maintenant que la famille est au grand complet depuis l'arrivée non d'un petit chat mais de notre petite soeur, il est temps d'élargir le cercle et de faire entrer en scène un personnage important: Chef Roger.
Chef Roger, lorsque mes parents firent sa connaissance, était catéchiste et un peu homme à tout faire à l'archevêché d'Aix-en-Provence. J'ai su par la suite qu'il avait perdu père et mère très jeune et qu'il n'avait plus de parents proches. Roger aurait aimé entrer dans les ordres séculiers mais ses capacités en latin l'en empêchèrent semble-t-il.
Chaque jeudi matin, donc, il nous parlait avec conviction et ouverture d'esprit de l'Evangile. Si je trouvais Jésus sympathique, je trouvais son père un peu poltron : envoyer son fils se faire crucifier à sa place, cela me semblait pas très courageux pour ne pas dire assez lâche. Je ne manquais pas de poser des tas de questions. "Où sont passés les trésors apportés par les rois mages? " "Pourquoi les ouvriers de la dernière heure ont-ils étaient payés autant que ceux qui ont travaillé toute la journée", "A quoi ça sert de marcher sur l'eau?" "Êtes-vous sûr que Jésus n'était pas tout simplement un bon prestidigitateur?" et j'en passe! Toutes ces interrogations tenaient en rien d'une quelconque insolence. Je cherchais simplement le pourquoi des choses. J'avais l'impression que pour un Fils de Dieu, Jésus manquait parfois de sérieux par contre, je trouvais qu'il avait pas mal d'humour.
Enfin, les jeudis après-midi, nous retrouvions Chef Roger au patronage, sorte de garderie que je détestais profondément. Dans la poussière de la cour, surveillés par un chanoine, un curé, un prêtre, tous en soutane et "Chef Roger" en civil, une trentaine de garnements jouaient au ballon avant de partir en rang par deux en promenade. Le pire pour moi, venait en fin d'après-midi. C'était la séance de cinéma sur des fauteuils grinçants. Cette projection me semblait interminable. Je me sentais prisonnier dans cette obscurité. Ces sensations désagréables m'ôtaient tout plaisir. Chaplin, Laurel et Hardy me donnaient des cauchemards. Les minutes étaient des heures. Il m'a fallu bien du temps, ensuite, pour apprécier, adulte, ces immenses artistes, le souvenir de mes jeudis soirs enfantins au patronage brouillant mon jugement.
De fil en aiguille, Chef Roger devint l'ami de la famille. Son rire homérique, sa gentillesse apportèrent un soleil supplémentaire à notre enfance. Pas très grand, un peu rond, les cheveux en arrière, il avait toujours des histoires à nous raconter, des jeux à organiser. Je pense aujourd'hui que cet enthousiaste sincère masquait une solitude affective désespérante: pas de famille à chérir et pas d'épouse à aimer. Il fut à deux doigts de se marier, mais cela ne se fit pas. Je me souviens de cet épisode, chronique du coeur. Mon père et Roger devaient revenir chez nous, accompagnés de la future fiancée. Roger pour ce grand événement avait acheté un foulard pour la promise. André et moi, attendions impatiemment de voir cette dame. Ma soeur, elle, encore trop petite et trop occupée à remonter sa culotte -en ce temps-là notre mère était très distraite et habillait la pauvre enfant souvent avec les habits de ses grands frères- ne participait pas à notre impatience.
Lorsque la sonnerie de la porte d'entrée retentit, André et moi, nous nous précipitâmes dans les escaliers. Mais seuls mon père et Roger montaient, lentement, comme pour retarder le temps des explications. Nous apprîmes l'échec. Mon père conclut: "j'ai donc repris le foulard". Ce cadeau ramené, témoin d'un épisode douloureux, Roger l'enfouit au fond d'un tiroir mais n'eut, malheureusement, jamais l'occasion de le ressortir.

lundi 25 janvier 2016


ZAZA



Mes parents avaient maintenant un grand appartement, deux garçons "tirés d'affaire". Ils décidèrent donc d'agrandir notre cercle familial. Nous étions déjà en juin 1954, pas de temps à perdre. Mon frère et moi, trouvions que notre mère avait bien grossi ces derniers temps. Mais comme la fête des mères n'était pas loin, nous évitions d'évoquer cette prise de poids pour ne pas lui faire de la peine.
Or, en un soir de ce tout début d'été provençal, tandis que nous mangions une soupe "au pistou", ma mère nous demanda soudain:" Vous aimeriez avoir une petite soeur ?" Je regardais mon petit frère et avec l'accord tacite de son regard, je répondis:" Nous préférerions un chat!" C'était vrai, cela faisait longtemps que nous en rêvions d'avoir un petit cousin du tigre à la maison, moi surtout car du haut de ses trois ans, l'avis d'André n'avait pas beaucoup de poids.
Devant cette réponse consternante mais sincère, notre mère hésita un peu, mais finalement poursuivit son propos: "J'attends un bébé pour la Noël prochaine!"
Là, je fus totalement abattu! Une cigogne à la place du Père Noël! Quelle catastrophe! Il faut préciser qu'en cette lointaine époque, les enfants n'avaient aucune idée de la façon dont les bébés arrivaient sur terre. Les garçons et les filles vivaient dans des mondes différents et cloisonnés, sans contacts sauf pendant les vacances scolaires. Mais je sentis que le mal était fait et qu'un bébé allait déranger notre tranquillité.
Noël passa. Pas de nouveau bébé à l'horizon! La fête ne fut donc pas gâchée. Le 27, ma mère disparut. Notre père nous confia à des amis voisins, à deux pâtés de maison de notre appartement. Ces amis avaient une famille de quatre ou cinq enfants, je ne me souviens pas très bien du nombre exact. Je garde en ma mémoire le souvenir du père. Il avait toujours un gant de cuir noir. Cela cachait l'amputation due à une blessure de guerre. Nous restâmes deux ou trois jours ainsi "abandonnés" chez ces gens charmants que je n'ai plus revu depuis mon enfance.
Enfin, ce fut le retour à la maison. Ma mère avait eu raison: c'était bien une petite fille que nous avait apporté la cigogne. André et moi la regardions avec curiosité, je ne parle pas là de la cigogne, bien évidemment. Je me demandais si c'était en hommage à mon petit frère qui était né vieux et laid que mes parents avaient choisi de l'appeler "Jeune-vieille". Renseignements pris, ils furent un peu étonnés de ma remarque et rectifièrent: "Ce n'est pas Jeune-Vieille mais Geneviève". Je fus un peu déçu mais acceptai par obligation ce prénom détestable. Des tout premiers mois de Geneviève, je n'ai guère de souvenir. C'était un bébé discret qui pleurait peu et tétait bien. Les boîtes de lait changeaient au cours des semaines: premier âge, deuxième âge, troisième âge. J'aimais bien ces boîtes qui faisaient de merveilleux jouets. Lorsqu'elle eût trois ou quatre mois, Geneviève se mit à gazouiller tout en faisant des bulles. Cela l'amusait beaucoup. Deux syllabes revenaient souvent "zaza". Un jeu se mit en place. Si on demandait à Geneviève "Comment tu t'appelles?" Elle répondait en souriant "Zaza". Ainsi, toute la famille oublia vite le prénom officiel pour celui, plus agréable de "Zaza". Je n'en étais pas mécontent, Zaza étant orthographiquement à Geneviève, ce que vélo est à bicyclette. Quant à mon père, grand admirateur de Zaza Gabor, il trouva charmant ce changement.
Enfin, André et moi, considérions que Geneviève n'avait pas eu beaucoup de chance. Naître trois jours après Noël et avoir sa fête moins d'une semaine après, cela ferait faire de sérieuses économies à la famille! Je proposais donc, en ma qualité d'aîné de déplacer l'anniversaire de Zaza au 28 juin, mais mes parents trouvèrent la suggestion irrecevable; "Tu préfères partir en vacances ou dépenser cet argent-là pour l'anniversaire de ta soeur?" J'aimais bien ma soeur, mais finalement trouvais que garder la bonne date était la meilleure solution.

mercredi 20 janvier 2016

Vacances en Ardèche ou Expédition Vivarais




Les départs en vacances ne valent que par leurs acteurs! Et je dois dire que notre Raimu à nous, c'était Albert le chef de famille. On aurait dit qu'il se préparait à entrer dans le Bar de la Marine pour jouer à la manille, non avec l'élégance de Monsieur Brun mais avec le débrailler marseillais du capitaine du ferry-boat.
Eh oui, il faut bien l'admettre, notre père en juillet, valait largement le détour que nous faisions pour ne pas paraître être ses enfants. Lui, qui toute l'année était tiré à quatre épingles, costume, cravate, chemise blanche, devenait méconnaissable. Plus de costume mais un short bleu difforme, plus de chemise blanche mais un tricot de corps à nid d'abeilles et à bretelles, plus de chaussures noires mais des sandales d'où dépassaient des chaussettes usagées et sans élastique. On l'aimait notre Albert, mais on préférait qu'il marche seul, devant ou derrière nous! Notre mère, elle, portait des robes à grosses fleurs d'où parfois dépassait une "combinaison" et des talons plats, nous les garçons des culottes courtes qui tenaient contrairement à celle de notre petite soeur, la pauvrette. Nous ne passions pas inaperçus vous vous en doutez. Mais notre terreur ne s'arrêtait pas là! Notre Albert de père, à l'improviste, pouvait éternuer si fort qu'il nous faisait tous sursauter ou alors croire reconnaître une cousine et hurler son prénom. A dix ans, j'avais parfaitement assimilé l'expression "raser les murs"!
J'ai de vagues mais excellents souvenirs de mes toutes premières vacances. Mon frère André avait cinq mois. Son jeune permanent et sa propension à ne manger qu'après le coucher du soleil en contemplant des moutons inquiétaient mes parents, surtout mon père d'ailleurs, sans que je ne sache trop pourquoi. Moi, du haut de mes cinq ans, je regardais les grandes filles, déjà! j'ai en mémoire le sourire d'une très jolie dame descendant d'une Simca 6, véhicule oublié aujourd'hui. Elle me caressa la joue puis disparut trop vite à mon grand regret. On ne parlait pas encore de Zaza. Il lui restait quelques années de répit avant de descendre en ce monde subir ses frères. Si elle avait su!
Ces toutes premières vacances se passèrent à Saint-Agrève, un joli village en Ardèche. Nous prîmes le train en gare de Saint Charles à Marseille pour aller jusqu'à Valence puis un car au long capot jusqu'à notre destination finale. Nous voyageâmes en troisième classe, les sièges du wagon étaient en bois, la locomotive crachait une colonne de fumée et de vapeur qui m'impressionnait. Je n'avais pas encore lu "La bête humaine" mais il devait y avoir de grandes ressemblances. Ce charbon englouti dans la chaudière incandescente, ces énormes roues actionnées par de gigantesques bielles, ces wagons verts foncés, Zola n'était pas loin! Quant à nos bagages, ils avaient été expédiés quelques jours avant notre départ. Cette année-là, par chance ils arrivèrent en même temps que nous, ce qui ne fut, par la suite, pas toujours le cas.
Notre hôtel était modeste, sans commodités de toilettes dans la chambre. De la salle de restaurant, on voyait sur la place, les veaux et génisses que les éleveurs en sarrau et chapeau noirs venaient négocier. Des boeufs attelés par paire passaient encore sous nos fenêtres. Une époque totalement oubliée aujourd´hui, un demi-siècle plus tard. Je ne sais combien de temps dura ce séjour. Ce dont je me souviens, c'est que notre tante Marguerite était là. Elle marchait beaucoup et se plaignait d'être souvent suivi par les vaches lors de ses randonnées. Peut-être était-ce l'effet de son prénom! Après Saint-Agrève, nous allâmes pendant trois années successives à Lalouvesc. Là, Geneviève était avec nous, elle devait avoir un an et demi pour son premier séjour en Vivarais. Nous passions une quinzaine de jours en pension familiale, à l'orée de d'une forêt agréable au sol tapissé de myrtilles.
En ce temps-là, Lalouvesc, ou La Louvesc selon les différentes sources, vivait du tourisme, des pèlerinages et des colonies de vacances de la ville d'Oran. Le tourisme s'estompant, la foi diminuant et l'Algérie indépendante, tout s'écroula. Les petites boutiques de part et d'autre des huit cents mètres de montée à la Source Miraculeuse fermèrent les unes après les autres, la vente des cierges ne fit plus recette. Saint François Régis tomba dans l'oubli et la veuve Couderc, bien heureuse embaumée et visible comme Blanche Neige dans son cercueil de verre, n'eut plus le sommeil éternel troublé que par de rares touristes égarés.
Un départ pour Lalouvesc, en ce temps-là, c'était pour notre famille un moment exceptionnel et matinal. Tout le monde était sur pied dès quatre heures du matin. La quatre chevaux Renault attendait au pied de l'immeuble, rue de Lacépède à Aix: notre père l'avait sortie du garage dès trois heures. Elle allait souffrir, la pauvresse! Sur le toit: les bagages, dedans: ma mère, mon père, les trois enfants et Chef Roger. Autrement dit moins de places assises que de prétendants. Les valises attachées, chacun entrait dans l'habitacle. Chef Roger à la place du mort, mon père au volant, et sur la banquette arrière au milieu, notre mère avec Zaza sur ses genoux. Au milieu pour la tranquillité de tous afin que nous, les garçons, nous ne nous battions pas.
J'avais l'impression que nous partions pour le bout du monde, et c'était effectivement, à cette époque le bout du monde où nous allions. Quel nom magique que celui de "Vivarais"! Le pays des forêt de la fraîcheur en été, des amis retrouvés d'une année sur l'autre, des soirées familiales où chacun se produisait et des fillettes dont je tombais amoureux malgré ma toute jeune dizaine d'années. Oui vraiment, le temps des vacances avait un parfum de paradis, d'autant que notre village possédait une source miraculeuse, une basilique, des vendeurs de cierges et de pot de moutarde en forme de WC, chef d'oeuvre du bon goût touristique.
J'aimais ces vacances où je fis mes premiers pas d'artiste en chantant avec mon accent provençal pour une assemblée gagnée d'avance. "Quand dans l'azur monte le clair soleil..." Temps où j'appris à jouer au ping pong, à "la lyonnaise" avec d'énormes boules sur un terrain qui me semblait immense. Nous séjournions dans une grande maison "Fontcouverte" . Cette pension familiale bâtie à la lisière du Mont Chaix faisait le bonheur les parents et des enfants. Les parents étaient tranquilles car il n'y avait aucun danger à l'entour et les enfants heureux de se sentir la bride sur le cou. Chef Roger séjournait un peu plus bas, près de la source du bon Saint François Régis, chez des amis. Il montait nous retrouver et organisait des jeux de piste ou nous faisait préparer les soirées. Ainsi passaient très vite deux semaines de vacances enjolivées par la cuisine ardéchoise ou lyonnaise: quenelles, crème fraîche, gratin dauphinois. Je me souviens encore aujourd'hui de la cuisinière. Elle me semblait très âgée et ne parlait que le patois ardéchois, incompréhensible pour l'enfant que j'étais.
Bien des années plus tard, je suis passé par Roanne pour rendre visite à une dame qui elle aussi, avait séjourné à Fontcouverte. La dernière fois qu'elle m'avait vu, je devais avoir tout juste dix ans. Lorsqu'elle ouvrit sa porte, elle s'écria: "Tu n'as pas changé!" Je souris gentiment et précisais: "sauf que j'ai quarante ans de plus".
Le temps des vacances à Fontcouverte s'arrêta brusquement. La maison familiale avait été vendue et ne recevrait plus de vacanciers. Une page de notre vie se tournait définitivement. Je suis, depuis ce temps, retourné plusieurs fois à La Louvesc sur les traces de notre enfance. Zaza a bien grandi, elle ne court plus dans le pré en jupe blanche, André ne ressemble plus à Ike. Les poneys ont remplacé les enfants. Mais quand je passe devant "notre" maison de vacances, je ressens toujours une étrange sensation, mélange de nostalgie et de bonheur. Le Mont Chaix a vu son sommet dévasté par la tempête de l'an 2000, ses arbres sont cassés et sèchent lentement avant de s'écrouler. Le magnifique "Bois de Versailles", lui, a été entièrement détruit par la même tempête. Il ne reste rien de ses arbres majestueux et de ses larges allées. Les hôtels ont fermé les uns après les autres et tombent en ruine. Les banques, sentant que la richesse avait quitté les lieux, ont déserté elles aussi le village: pas le moindre distributeur de billets à la disposition des touristes et des habitants:la priorité est aujourd'hui à la rentabilité. Il ne reste plus qu'à Saint François Régis et à la bienheureuse Couderc à s'unir pour qu'un miracle fasse renaître La Louvesc. Une petite apparition de leur Sainte Patronne par exemple amènerait des pélerins et soulagerait Lourdes, surchargée! En plus la basilique est magnifique, la "Maison du Pélerin" opérationnelle, la source miraculeuse disponible, le climat agréable, ce n'est donc pas la mer à boire. En plus, je suis sûr que si là-haut, au paradis, les saintes autorités compétentes déléguaient Chef Roger pour les repérages, il en serait tout heureux. Dévoué comme il l'était, il ferait cela très bien. Tout le monde aurait à y gagner sur la terre comme aux cieux.

mardi 19 janvier 2016

Octobre et la rentrée des classes

Dans les années cinquante, la semaine et l'année d'un écolier en France, et donc en Provence, n'avaient que peu de rapport avec celle que connaissent en ce vingt-et-unième siècle les enfants. Pas de mercredi mais un jeudi, pas de samedi libre mais un samedi complet en classe. Je n'échappais pas à ce calendrier. Mon école communale, celle de la rue Duperrier, à Aix-en-Provence, me semblait immense. Nous n'étions que des garçons. Les filles, elles, fréquentaient les bâtiments mitoyens. Aucun contact possible: un immense portail gris, en bois plein, sans trou de serrure, dissuadait de toute velléité d'approche. Mais la grande différence avec les années scolaires de maintenant, résidait surtout en la liberté que nous, les enfants, gardions jusqu'à la fin du mois de septembre: les écoles étaient fermées et les élèves sensés aider aux travaux des champs. Cela peut faire sourire aujourd'hui où la campagne est devenue un dortoir vert pour une population pressée, mais, "à l'époque", la dite campagne servait encore à ce pourquoi elle avait été crée: elle était cultivée. 
En Provence, privée d'eau car la Durance n'était pas encore domestiquée, les champs à la fin de l'été, se parait d'or, la couleur des blés mûrs. Les vignobles voyaient le temps des vendanges arriver à grand pas tandis que les melons jaunes et les pastèques disparaissaient peu à peu du paysage tout comme les tomates.
André, mon frère, et moi travaillions alors pour une paye qui ferait sourire aujourd'hui. Il devait avoir tout juste un peu plus de dix ans et moi, quatorze. Lui percevait 1,25 F et moi, plus âgé 1,75 F. Pas de quoi s'acheter Versailles certes, mais nous étions fiers de ce salaire. Nous ramassions les pommes de terre, les haricots verts, nous cueillions le raisin et les pêches. C'était un travail d'équipe sous le soleil. Notre mère nous recommandait: "Mettez vos casquettes!" Ce que nous refusions de faire. Porter une casquette dans ces années-là, était ressenti comme un signe de débilité, les temps ont bien changé!
C'est ainsi que nous avons appris, en travaillant chez des paysans le respect du travail, de la terre par l'effort qu'ils demandent. Le plus difficile pour nous résidait dans la cueillette des haricots verts. A cheval au-dessus des plantes, malgré toute notre bonne volonté et notre concentration, nous étions vite distancés par les autres membres du groupe. Cela ressemblait à une course dont nous étions toujours les lanternes rouges. C'est impressionnant le nombre de haricots qu'il peut y avoir dans une seule plante et qui prennent un malin plaisir à se cacher ou à vous glisser entre les doigts. Heureusement que nous étions payés à l'heure et non au kilo!
En fin de semaine, nous recevrions le fruit de nos efforts en pièces et billets. Pour nous, cela représentait la richesse certes mais aussi nous donnait le sentiment d'être "des grands" utiles et courageux, résistant au soleil d'automne de notre Provence, presque aussi chaud que celui du plein été. Je ne sais ce que nous faisions de cet argent. Je n'ai aucun souvenir de dépenses particulières. Les tentations n'étaient pas celles d'aujourd'hui. Nous trouvions légitime de ne recevoir des cadeaux que pour nos anniversaires et pour Noël. Il ne nous serait même pas venu à l'idée de demander quoi que ce soit. Nos vélos étaient notre bonheur. A ce propos, soyons honnête, notre Zaza de soeur héritait de nos bicyclettes devenues trop petites et souvent très fatiguées. Ainsi, par une belle après-midi à la campagne, elle est revenue à la maison les mains et les genoux écorchés, le nez râpé et le front tuméfié. Non, elle n'avait ni perdu les pédales -ni d'ailleurs sa culotte, mais cela étant une habitude, nous nous étions lassés de la taquiner à ce sujet- mais le guidon de son vélo. Malgré ses qualités d'acrobate qui lui permirent de parcourir une trentaine de mètres à la grande admiration des vieux du village, elle finit sa course dans le fossé sous les applaudissements et les éclats de rire avant que l'on songe à porter secours à la pauvre bicyclette, rouge de honte. Notre mère soigna Zaza avec la médecine miracle: du mercurochrome, transformant notre petite soeur en véritable camion des pompiers et comme elle hurlait de rage et un peu de douleur, elle en avait même la sirène. "Il ne te manque que la grande échelle! " déclara notre père réaliste.

lundi 18 janvier 2016

Retour à la case communale

Mes années d'école ne commencèrent qu'à mon entrée en cours préparatoire. Peu d'enfants allaient dans les années 1950 en maternelle. Je ne pourrais décrire mon tout premier jour, je n'en ai aucun souvenir. Tout ce que je sais, c'est que je ne souffris pas de ce changement de rythme. Ma "maîtresse" s'appelait madame Renucci. C'était l'épouse du directeur qui lui, tenait la classe de fin d'études et préparait ses élèves au fameux certificat du même nom. Nos pupitres étaient alignés et non pêle-mêle comme le recommandent aujourd'hui les huiles de l'Education Nationale qui voient en la discipline et l'effort des notions horribles propres à traumatiser les enfants. Nous étions polis et silencieux, nous n'avions pas nos parents pour nous soutenir si d'aventure nous étions punis et si l'on avouait en famille que l'on avait reçu une tape sur les fesses de la part d'un enseignant, il fallait s'attendre à ce qu'une gifle bien sentie montre l'approbation totale du père, allié indéfectible des maîtres d'école.
J'appris donc sagement à lire et à compter et à écrire de la main droite, moi qui étais gaucher, toujours sans avoir le besoin d'une thérapie. Au grand bonheur de tous, on n'avait pas encore inventé les psychologues scolaires, personnel généralement recruté parmi les instituteurs et institutrices incapables de tenir une classe ou de supporter des enfants. Deux ans de formation, et hop, le tour est joué. Comme par miracle, vous voilà tranquille, mieux payé et face à un enfant à la fois, et ce de temps en temps. Comme vous travaillez sur plusieurs écoles, en plus, on ne sait jamais où vous êtes. Mais laissons là ces vérités pour revenir à notre sujet.
Droitier apprivoisé, les lignes écrites à l'encre sur mes cahiers étaient exemptes de taches ou de ratures. L'encre violette se mêlait à l'encre rouge, annotation de la maîtresse. Nous étions classés et nous aimions cela. Je me souviens de la progression de ma place: dixième, puis septième et enfin sixième sur trente bambins. Lorsque j'entrai dans la classe supérieure, le cours élémentaire première année, j'étais fasciné par la maquette d'un château-fort en carton. Posée sur le sommet d'une armoire à côté d'une aigrette empaillée, je rêvais de chevaliers, de batailles et de souterrains emplis de trésors. La lecture de passages du Roman de Renart -avec un "t"- me conforta dans cet amour naissant pour le Moyen-Âge. Mais la grande joie de toute la classe avait un nom de collection de livres: les Albums du Père Castor. Les bras sagement croisés, nous écoutions notre institutrice nous lire une aventure où les animaux tenaient la vedette. Je me souviens d'un gentil écureuil poursuivi par une fouine et en ma mémoire, cette poursuite est aussi haletante que la meilleure des séances de cinéma sur le sujet.
Enfin arriva le moment que j'attendais depuis mon entrée en école primaire: être en cours élémentaire deuxième année. C'était pour moi la classe de "la jolie maîtresse". Cette institutrice toujours très bien habillée, discrètement mais efficacement maquillée, donnait du bonheur rien qu'à la regarder. Toute la classe, composée uniquement de garçons, était amoureuse d'elle et travaillait d'arrache-pied sans qu'on ait besoin de le lui imposer. J'ai revu, bien des années plus tard cette institutrice. Toujours aussi jolie, je la trouvais bien petite! Il faut dire que le gamin d'un mètre trente de l'époque mesurait désormais un mètre quatre-vingt-sept! Ceci explique cela.
L'année scolaire passa trop vite évidemment et vint alors ma dernière année en cette école. Les dictées provenaient de grands textes de Victor Hugo ou d'Anatole France, un plaisir pour notre sensibilité littéraire, les problèmes comportaient de nombreuses opérations et nous faisions des "rédactions". J'aimais beaucoup ces rédactions où je pouvais laisser libre cours à mon imagination. Malheureusement, il ne m'en reste aucune trace. Enfin, dans un cahier personnel, je copiais soigneusement des petits textes, des phrases que je trouvais particulièrement belles ou émouvantes. Dans cette collection, j'avais comme ami Alphonse Daudet, Lamartine et son lac, Apollinaire et son Pont Mirabeau ou encore Eluard et sa Liberté.
Notre maîtresse tenta un grande innovation: nous faire faire du sport dans la cour. Une révolution pour l'époque! Mais cette louable initiative tourna court dès la première leçon. Le directeur ouvrit une des fenêtres de sa classe et intima l'ordre à notre institutrice d'arrêter immédiatement ce "tapage insupportable" et de retourner dans ses locaux. Nous étions tous glacés par la peur! En rang et plus silencieux qu'une procession de moines allant à la chapelle de leur monastère, nous retournâmes nous enfermer. Nous n'entendîmes plus jamais parler de sport.
Mais nous ne songions pas uniquement à l'étude. Chaque récréation avait ses jeux selon les saisons. Osselets en "vrai" os choisis chez le boucher, courses pour faire tourner une hélice épinglée sur un bouchon de liège et découpée dans une carte-postale. La folie des billes commençait vers le mois de mai. Nous avions chacun un sac de toile remplis de noyaux d'abricot et d’agates ainsi qu'une petite maison fabriquée dans une boîte en carton avec des fenêtres où il fallait adroitement faire entrer les dits noyaux pour en gagner le nombre inscrit sur cette ouverture. Tous ces jeux ont pratiquement disparu, provisoirement peut-être, des cours de récréation, remplacés par des ballons en mousse et des échanges de cartes hors de prix. Ainsi va la vie, les modes passent puis un beau jour les objets oubliés reviennent en lumière. Sauf que je doute, à l'ère des jeux électroniques, que de simples noyaux puissent à nouveau, un jour, passionner les enfants.

vendredi 15 janvier 2016

"Prête-lui tes affaires"

Alors que j'avais 10 ans et mon frère cinq, la dernière arrivée dans le cercle familial soufflait, les lèvres baveuses ses deux bougies. Cela ne nous dérangeait pas sauf que maintenant Zaza trottait partout et en plus touchait tout avec une prédilection pour nos jouets de garçons:les billes, les petites voitures, notre garage. Impossible avec André d'être tranquilles d'autant que nos parents répétaient comme une litanie de Pâques, à chacun de nous: "prête-lui tes affaires!" Et puis quoi encore! Est-ce que nous lui empruntions ses poupons ridiculement joufflus, ses poupées chauves, ses peluches éventrées ou ses canards couineurs? Certainement pas, quelle horreur ne serait-ce que d'approcher de ces "choses" de fille.
Il fallait donc mettre au point une stratégie suffisamment fine pour éloigner notre petite soeur et pour ne pas attirer l'attention réprobative de nos parents. Tels Napoléon et le Maréchal Etienne Jacques Joseph Alexandre Macdonald, nous étudiâmes sérieusement notre plan de bataille. Pas question de revivre, même à notre niveau la déroute de la Bérésina mais plutôt de montrer comme le fit ce grand empereur à Austerlitz, notre génie tactique. Et nous fûmes tout simplement et en toute modestie, géniaux. Nous créâmes un jeu pour que notre petite soeur et nos parents aient l'impression que nous nous amusions ensemble, tous les trois, sagement.
Il convient ici de noter en ce choix par mon frère, d'incarner ce grand soldat, vainqueur à Wagram, les 5 et 6 juillet 1809 le côté prémonitoire de son destin. Non qu'il se consacra par la suite à une carrière militaire mais à la vénération des Etats-Unis d'Amérique et de sa culture culinaire. Il faut en une note hautement historique, souligner que ce Maréchal d'Empire est un lointain ancêtre du créateur de nos actuels "Macdo" temples de la frite, du hamburger et de l'obésité arrosée au Coca Cola. Parenté contestée par certains universitaires de notre belle patrie, signalons-le au passage pour rester objectif. Mais trêve de diversion et revenons à nos moutons et mettons en lumière pour nos lecteurs attentifs notre stratagème.
La première étape consistait à rassembler toutes les chaises de l'appartement puis de les coucher en cercle. Ainsi nous disposions d'un enclot sûr. Un instant, j'avais pensé l'électrifier à l'aide du transformateur de notre train électrique mais devant la complexité de l'oeuvre à mener à bien, je renonçais. Au centre d'un cercle suffisamment spacieux pour y disposer notre garage et nos voitures, nous avions une grande tranquillité: c'était là notre deuxième étape. Geneviève pouvait ainsi nous observer mais ne pouvait toucher à rien et nous n'entendions plus la sinistre injonction: "Prêtez-lui un peu vos jouets!" Naïvement notre mère demandait :"A quoi vous jouez?" "A l'attaque de la diligence par les Indiens! " Satisfaite de cette réponse, Marie-Thérèse reprenait ses occupations sans plus poser de questions.
Les années passant, notre petite soeur, plus soigneuse, eut le droit d'entrer dans le cercle magique et de jouer avec nous. Elle devenait ainsi pompiste, garagiste ou encore gardienne de parking. Cela la changeait du rôle de squaw, un peu usé à force d'être utilisé. Elle faisait tout cela avec beaucoup de sérieux et tant d'application que notre mère eut une pointe d'inquiétude: la seule fille de la famille allait elle consacrer, un jour encore lointain sa vie à la mécanique?
Mais ce temps des jeux à trois ne dura pas. J'allais sur mes onze ans et devait entrer au lycée. Je troquais les voitures miniatures pour l'énorme dictionnaire de Latin, oeuvre d'un certain Félix Gaffiot dont j'appris par la suite qu'il était mort avant la Seconde Guerre, non pas des Gaules, mais mondiale, probablement d'une trop forte absortion de génitif des Alpes ou alors d'un ablatif périmé. Les chaises ne furent plus renversées. Le garage blanc à l'enseigne Esso disparu de notre horizon, les livres entrèrent en force dans notre vie. Le cercle brisé, l'horizon s'offrait à nous. Alors nous commençâmes à essayer d'atteindre cet impossible but qui ne cesse de fuir lorsque l'on croit s'en approcher. Quant à moi, l'aîné, je sentis profondément que l'enfance ne serait bientôt qu'un tendre souvenir: on ne joue plus aux billes quand on commence ses humanités.