mardi 12 janvier 2016

Où je montre mes fesses aux petites nièces du grand Cézanne...

Mon apathie inquiéta mes parents. Une intuition leur disait que quelque chose ne tournait pas rond. Ils avaient l'habitude de mon tempérament tranquille, mais là, je ressemblais plus à un zombie qu'à un enfant de presque douze ans. Je me retrouvais donc sans tarder dans le cabinet de notre docteur de famille, avachi sur une chaise. Précisons ici que "l'avachi" n'était point le disciple d'Esculape qui disposait d'un fauteuil de cuir noir mais tout simplement moi. Précision indispensable car il convient de ne point attenter à la réputation de cet homme efficace et aimé de ses patients. D'ailleurs ceux d'entre-eux qui sont encore en vie, lui vouent une reconnaissance provisoirement éternelle.

Tandis que j'étais ausculté, que mes réflexes étaient testés par un coup de marteau à tête de caoutchouc sous mes rotules, que je tirais la langue toute glotte dehors, je regardais les murs de la pièce. Partout des photos d'un militaire en uniforme, toujours le même, je remarquai qu'il avait un très grand nez, comme celui de mon grand père Pierre Négrin. Par contre, ce soldat semblait beaucoup moins amusant que pouvait l'être le père de ma mère. C'est le Général de Gaulle m'informa le médecin et il ajouta d'une voix un peu nostalgique: Il est en pleine traversée du désert. Puis me regardant tel un professeur interrogeant son élève: Tu as entendu parler de l'appel du 18 juin? Ah! C'est lui! répondis-je, ce monsieur en uniforme dans tous vos cadres! Bien sûr, mon père m'a souvent parlé de la guerre, de Paul Reynaud qui a déclaré: nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts, de de Gaulle qui a affirmé: la France a perdu... une bataille mais n'a pas perdu la guerre. Oui, j'aime bien l'Histoire, mais qu'est-ce qu'il fait le Général dans le désert? Il s'ennuie coupa court mon docteur qui s'appliquait désormais à rédiger une ordonnance la plus illisible possible. Je détaillais de Gaulle en uniforme. Les deux étoiles qui ornaient son képi vert armée ne provenaient pas du guide Michelin, son ceinturon était visiblement trop serré et des chaussures immenses. Quant au regard, il était tourné vers un avenir qu'il devait apercevoir élevé car ses yeux semblaient scruter le firmament. J'en conclus que j'avais sous les yeux les photos d'un grand homme passé et avenir. Notre docteur tendit la feuille griffonnée soigneusement et dit à ma mère: "Prise de sang dès demain matin et revenez me voir sans attendre avec les résultats!"Vérifier l'orthographe
Les dits résultats ne furent pas catastrophiques certes, mais pas terribles non plus, j'étais en excès de vitesse de sédimentation. Le diagnostic tomba: "Rhumatismes articulaires". Et le verdict suivit: "au lit, pas de sel, pas de zèle: du repos et en prime deux piqûres quotidiennes de pénicilline". "Pour combien de temps?" demanda ma mère. "Minimum deux mois! Sinon c'est le coeur qui va subir de graves conséquences, ensuite votre fils reprendra doucement un peu d'activité mais pas de lycée avant la deuxième quinzaine de juin" . Deux mois couché quand on a à peine dépassé la dizaine d'années, cela me paraissait proche de l'éternité. J'allais avoir le temps de lire.
De retour du cabinet médical, je me retrouvais donc au lit, confortablement calé dans de grands coussins. Ainsi, en ce temps-là, j'ai su ce que voulait dire le mot "calme". Devenu par la force des choses un Robinson Crusoé, mon imagination galopait: mon lit était une île, mon petit frère un Vendredi épargné par les cannibales, vu qu'il n'avait encore que la peau et des os sans doute sans moelle . Quant à ma toute petite soeur, elle n'avait pas le droit, en général, de participer à mes rêveries et devait rester derrière la palissade de mon refuge: les fameuses chaises dont j'ai déjà parlé que je demandais à mes parents d'installer.
Chaque jour avait lieu la cérémonie des piqûres de pénicilline. J'avais une grande chance dans mon malheur, c'étaient les petites nièces du grand Cézanne qui venaient diriger ce rituel. Je ne sais plus si elles étaient jumelles mais dans mes souvenirs, elles ne font qu'une. Leurs traits se sont effacés de ma mémoire. Je ne vois aujourd'hui que des cheveux gris en chignon, des robes sombres qui s'approchent de mon lit. Elles venaient le plus souvent à tour de rôle. C'était toujours la même chose: mon infirmière allait dans la cuisine et mettait une casserole d'eau à bouillir. Elle y plongeait une seringue en verre diaphane et une longue aiguille que tout à l'heure j'éviterai de regarder le plus possible. Puis lorsque la stérilisation lui paraissait acquise, elle remplissait le réservoir de la seringue et venait au bord de mon lit. Elle levait au ciel l'instrument maudit, poussait le piston pour faire couler de l'aiguille creuse une goutte de liquide et chasser l'air. Alors, mes fesses à nues devenaient une cible. J'avais tant entendu qu'une piqûre mal faite peut vous rendre paralytique que j'évitais tout mouvement. Le liquide pénétrant dans le muscle faisait très mal et la douleur se diffusait jusque dans la cuisse. J'avais toujours l'impression que cette aiguille restait des minutes et des minutes ainsi plantée. Je découvrais sans la connaître la théorie de la relativité du temps. Les heures de bonheur ne sont que des secondes alors que les heures de souffrance, de chagrin ou de désespoir se complaisent à singer la durée de l'éternité.
Tandis qu'elles me piquaient, les petites cousines de Cézanne me racontaient des histoires plus pour me distraire de la douleur que pour faire passer le temps, somme toute très court de leur intervention. Elle évoquait donc Paul Cézanne. Le peintre, aujourd'hui mondialement célèbre, était méprisé par sa famille, son entourage et les Aixois. Nombre de ses toiles ont dû être perdues, abandonnées au fond d'un poulailler, brûlées dans une cheminée, jetées aux ordures! Mon imagination s'enflammait tout comme le tableau dans l'âtre. Le temps m'étant donné, par force, je me plongeais dans le dictionnaire encyclopédique Quillet pour lire les articles sur Van Gogh, Cézanne, Gauguin, Modigliani, le Douanier Rousseau. J'allais de pages en pages et je naviguais dans les arcanes de l'art. Ma préférence penchait pour Vincent Van Gogh et ses champs de blés tourmentés, ses ciels pesants et angoissants, sa vie cahotique et passionnée. Je ne savais pas que bien des années plus tard, j'irai au Pays- Bas visiter à Amsterdam le Musée Van Gogh et à New York à la rencontre de toiles que je ne connaissais que par reproductions interposées.
Cette parenthèse dans ma vie dura presque une demi-année. Je n'ai pas le souvenir d'un seul instant d'ennui. Pourtant, je n'avais ni télévision, ni disques à écouter. La révolution rock'n'roll se préparait, l'invasion des images aussi mais personne n'en avait conscience. Je dus réapprendre à marcher puis à affronter à nouveau la rue. Il n'y avait pas foule sur le Cours Mirabeau en ces années-là: un vrai désert en semaine. Il n'était pas rare qu'un agent de police me regarde de travers en se demandant pourquoi je n'étais pas sur les bancs d'une école. Juin approchait de sa fin, pas question de retourner au lycée avant l'été, il me fallait ce que l'on nomme aujourd'hui pompeusement un mi-temps thérapeutique. La solution fut trouvée: je retournerais les après-midi dans mon école primaire, en classe de Fin d'Etudes.

lundi 11 janvier 2016


De Gaulle revient au pouvoir et moi en classe!

Je venais de terminer la lecture du "Comte de Monte Cristo" dont j'avais dévoré chaque page avec passion et le moment de reprendre une existence normale, hors de mon lit arrivait à grands pas. Comme Edmond Dantès, il allait falloir me jeter à l'eau. Je n'avais pas à m'échapper du château d'If heureusement! Je devais retrouver plus modestement la vie extérieure, sortir de mon lit, oublier les plateaux repas, le pain sans sel, abandonner les héros de roman la journée pour ne les rencontrer que le soir et reprendre les chemins tortueux de mes études.
Je n'ai pas de souvenirs précis d'une quelconque date de ce retour dans mon école communale. Le flou de ma mémoire ne se dissipe que pour laisser apparaître le béret noir du directeur, la terreur qu'il inspirait à toute la classe et je crois aussi à ses adjointes. Je revois également le livre qu'il m'offrit pour ce retour imprévu: les Contes et Légendes de la Grèce Antique". Pour mes condisciples, j'étais un extra-terrestre privilégié, un être à ménager avec qui on ne devait ni chahuter ni courir.
Par contre, je me souviens de l'inquiétude générale des adultes autour de moi. J'entendais sans trop les comprendre les mots "coup d'état", "guerre", "insurrection". Nous étions alors au mois de mai 1958. Notre médecin, gaulliste, était de plus en plus fébrile, un comble pour un docteur! Au poste de radio, un soir le speaker répétait:"Partez de Gaulle". Je demandait à mon père la raison de cette injonction menaçante. Il me répondit que la France était au bord de la guerre civile. J'appris plus tard que lui et quelques amis, notamment des membres du clergé avaient décidé d'aller à l'aéroport de Marseille-Marignane, occuper les pistes pour empêcher l'atterrissage des avions militaires voulant faire escale avant de se diriger sur Paris, espérant par cette action éviter à notre pays le déclenchement d'un conflit fratricide. Cette situation politique, ce conflit algérien n'avait que peu de retentissement pour moi, non pas que je m'en sois désintéressé, mais à 12 ans comment prendre conscience des drames de la vie des adultes. Concrètement, j'avais la consigne de ne pas emprunter les rues étroites des vieux quartiers d'Aix-en-Provence où le FLN et le MNA, rivaux dans leur volonté d'indépendance de l'Algérie s'affrontaient dans le sang, mais de rester sur les boulevards ou les rues principales de la ville.
L'école primaire avait déjà bien changé: plus d'encriers en porcelaine blanche, plus de porte-plume mais des stylos à bille. La qualité de notre écriture s'en ressentait: les pleins et les déliés avaient été remisés au placard et sacrifiés sur l'autel de la modernité. La grande crainte des instituteurs étaient que nous avalions les capuchons de nos stylos! Et pour nous dissuader de mettre à la bouche notre stylo, chacun d'entre-eux nous racontait des histoires horribles d'écoliers morts par asphyxie à cause d'un capuchon coincé dans la gorge! Quant à moi, je faisais bonne figure en m'appliquant à être digne du cadeau que me faisait ce directeur en m'autorisant à reprendre contact avec la vie. Juillet arriva, apportant le temps des vacances. Fontcouverte, à La Louvesc vendue, rien n'était prévu pour nous, pas de départ en perspective. Geneviève avait quatre ans, André lui, sept. Mes parents décidèrent alors de retourner à Beaurecueil, sur les lieux de leur rencontre, lieux que nous fréquentions de temps en temps le dimanche. Ainsi nous passâmes désormais les mois de juillet et d'août dans la campagne aixoise, à l'ombre d'un grand platane.
Une page de ma vie se tournait, telle une parenthèse dans le cours du temps. Mon enfance appartiendrait désormais au passé. Quant à mon avenir, il me semblait fait d'éternité, une éternité de sept ans: les années que j'allais emplir de journées au lycée. En octobre, je recommencerai ma sixième. Aujourd'hui, avec l'expérience et le recul du temps, je pense que ce redoublement fut un choix totalement erroné. Ce fut le choix de la facilité alors que mes parents auraient dû privilégier celui de l'effort.

dimanche 10 janvier 2016

Soufflet au fromage et gigot d'agneau


Parfois les enfants ont l'impression que les adultes prennent un malin plaisir à se compliquer la vie, juste pour avoir un sujet de dispute ou de conversation. Notre mère n'échappait pas à cette règle. Elle avait décidé une bonne fois pour toute que les invités du soir auraient en plat principal un soufflet au fromage. C'est excellent un soufflet au fromage et c'est beau: ça gonfle, ça gonfle, au sens propre, telle une belle baudruche, puis ça gonfle au sens figuré si l'invité à la mauvaise idée d'être tant soit peu en retard. Et là, dans ce cas, notre mère regardait les aiguilles de sa montre tourner et son plat se transformer en une galette désespérément plate. Mais, prenons pour hypothèse que l'invité est arrivé parfaitement à l'heure, que l'apéritif a été dégusté dans les temps, venait alors un autre problème: un soufflet au fromage, ça se mange au sortir du four, brûlant. Pour nous, cela ne posait pas de question: nos gosiers et nos palais s'étaient habitués à force de brûlures. Ils ne ressentaient plus de douleurs. Il n'en était pas de même pour les invités. Les pauvres, s'ils n'avaient pas un verre d'eau pour éteindre immédiatement le feu intérieur qui les faisait s'étrangler, ils risquaient l'apoplexie.

Ô combien de parrain, combien de cas piteux, avons-nous vus devenir plus rouges que les tomettes du plancher, la bouche ouverte, la glotte en folie et le palais arraché. Les yeux fermés par la douleur, d'une main tremblante, à tâtons, ils essayaient d'attraper un verre d'eau salvateur. C'était pour nous très amusant, une revanche car nous allions devoir nous coucher et nous n'assisterions hélas pas à toute la soirée. "Dis bonsoir!" disait notre père en désignant du doigt, le condamné au lit "demain tu as école!" C'était très injuste car "demain" notre mère avait aussi école et, elle, ne pourrait faire semblant d'écouter. Nous disions donc "bonne nuit" à contre-cœur, en essayant de souligner discrètement la différence de traitement entre les adultes et les enfants. Notre "bonne nuit" voulait signifier qu'eux n'allaient pas se coucher, mais continuer à discuter, à rire tandis que nous nous devions fermer les yeux pour rejoindre un ennuyeux sommeil.

Par chance, étant l'aîné, je fus celui qui eut l'honneur d'assister jusqu'au dessert et au pousse café à ces soirées. Ainsi, j'eus le privilège de partager le pain, l'eau et le soufflet avec un chanoine, un père dominicain en sandales et habit de moine, un jésuite en costume noir et col blanc, un curé de grande paroisse en soutane, un prêtre ouvrier, une religieuse en robe bleu-marie, un ancien prisonnier de guerre ouvrier agricole. Ajoutons encore un secrétaire de notre archevêque, un prêtre missionnaire en partance pour le Brésil, un autre prêtre, ancien de la Deuxième Division Blindée du Maréchal Leclerc qui deviendra le parrain de mon petit frère. Là, évidemment je parle du prêtre et non pas du maréchal. Nous voilà donc en présence de saintes huiles dont les histoires souvent profanes enchantaient le repas. Seules les histoires racontées par l'abbé devenu "parrain" -parlons plus bas car là où il est il pourrait bien nous entendre- sont encore en ma mémoire. Des conversations des autres convives, je ne possède en écho que quelques bribes, sorte de mosaïque sonore bien incomplète où la voix du prêtre ouvrier en révolte contre son archevêque se mêle à celle d'un jésuite cultivé.
Revenons donc à ce prêtre arlésien que nous voyions souvent contrairement à l'héroïne de Bizet. Ce fut de sa faute, très grande faute si mon frère et moi, avons longtemps pensé que le contraire de "non" était "Vvoui" avec deux "v". Que ce soit en privé ou du haut de la chaire, le serviteur de Dieu n'a jamais prononcé un "oui" franc et massif. Cela donnait: "Vvoui! Le Seigneur nous aime, Vvoui! Je reprendrais bien un peu de soufflet, Vvoui! Il est bon, je parle du soufflet bien sûr!
Il avait connu et vécu la souffrance, les privations, les deuils, les combats et les espoirs, la captivité et la Libération. Il avait participé aux combats, le fusil en main, libérant mètre par mètre avec ses camarades, les villes que sa colonne traversait. Montant à l'assaut de Notre Dame de La Garde avec les hommes du Général de Montsabert. Notre ami se retrouvera immortalisé sur les documents historiques marseillais: c'est lui qui a servi la première messe sur le parvis de la Basilique libre. Puis, Jean Morel avait rejoint la Deuxième DB et participé à la libération de Strasbourg puis à l'entrée en Allemagne.

Mais les récits autour du soufflet ne concernaient pas uniquement la guerre. Il y avait aussi les histoires extraordinaires où la montagne Sainte-Victoire tenait une grande place. Le gouffre du Garagaï devenait le repaire de dinosaures oubliés, l'antre de monstres préhistoriques qui parcouraient des dédales de souterrains allant jusqu'en Camargue, la cache secrète de repris de justice en cavale. Lorsque le conteur entrait en action, le temps se mettait à passer très vite.Minuit sonnait trop vite et séparait les amis. Nous les enfants, nous dormions déjà depuis deux bonnes heures. Demain nous apporterait la fin de l'histoire. En attendant, nos rêves nous tenaient bonne compagnie.


Enfin, venaient en septembre, les récits des voyages, extraordinaires pour l'époque, que ce prêtre organisait chaque été pour des jeunes travailleurs. Ces derniers franchissaient les frontières, ce qui peut paraître très banal ou même incongru aujourd'hui, choses rares en ce temps-là. Le nivellement des cultures, l'uniformisation des décors n'avaient pas encore fait leur oeuvre ou constructrice selon le point de vue où l'on choisit de se placer. Ce qui me semble ressortir le plus de ces souvenirs de voyage était, en cette deuxième moitié du vingt-et-unième siècle, le désir des peuples d'être heureux et en paix. Hélas, ce n'était qu'un désir pieux et bien mal récompensé. La moitié de l'Europe était sous le joug du communisme stalinien, sous le joug des dictatures telles celles de Franco en Espagne ou Salazar au Portugal. La France, elle était en guerre en Afrique du Nord, la défaite était proche malgré le "Je vous ai compris" de de Gaulle aux Pieds-Noirs. Le bonheur était certes une apparence: la télévision n'était pas là pour nous inonder de violences et d'informations bâclées mais indispensables Nous ignorions les abominations et les souffrances, nous les enfants, protégés par nos parents et grands parents. De ce silence doit-on les remercier ou les blâmer? à moi,je n'en veux nullement à cette génération née dans les années 1920, elle avait tant souffert qu'on peut lui accorder, par défaut, le droit à quelques instants d'aveuglement sur la réalité du monde. Mais ajoutons que, pour nous, les trois enfants de la famille, avec le recul que donne le temps, ni notre père, ni notre mère n'ont eu à l'égard du monde dans lequel ils vivaient un regard utopique ou sectaire: le paradis n'était pas derrière le rideau de fer, les idéologies marxistes ne fabriquaient que des moutons et des martyrs. La pensée unique ne s'est jamais invitée à notre table...




samedi 9 janvier 2016

Tartuffe, 1664


Après cet intermède médical involontaire, je repris le chemin de mon lycée et refis une seconde sixième, chose qu'il ne faut pas confondre avec une sixième seconde! Excellent élève au premier trimestre, bon au deuxième, moyen au troisième, j'amorçais un déclin vers le passable, le peu mieux faire ou encore le a de l'intelligence mais répugne à s'en servir.
J'avais été tellement timide ces trois dernières années que je pris le parti de me faire remarquer négativement de mes professeurs. J'espérais en cela être considéré de mes con-disciples. Stupide idée d'un adolescent long comme un jour sans pain et maigre comme un coucou. Cette dernière expression venait de la bouche de ma mère. Mon père, quant à lui, même s'il m'aimait beaucoup, avait une fâcheuse tendance à affubler ses questions ou ses affirmations du mot "imbécile". Cela donnait: Tu as compris imbécile? ou On part dans dix minutes imbécile! Ce terme ne me déplaisait pas du tout. Je le considérais comme une marque d'affection paternelle et je n'avais rien d'un "Poil de carotte" . J'étais même fier de cette ponctuation sémantique. Pour moi, un imbécile est quelqu'un qui marche sans bâton, donc un être libre qui ne compte que sur lui.

J'en étais là dans mes réflexions quand Tartuffe entra, en personne, dans notre cercle familial alors même que je l'étudiais au lycée. Il y avait souvent des ecclésiastiques à la table familiale, il était donc inévitable qu'un jour ou l'autre s'y assoit un faux dévot. Et ce fut le cas! Un splendide Tartuffe en vérité dont notre mère s'enticha sans voir le sans gêne du bonhomme, le mépris qu'il avait pour elle et le grand intérêt qu'il portait à l'argent qu'elle lui donnait chaque semaine, le vendredi. Pourquoi le vendredi? Tout simplement pour que son Tartuffe puisse passer un bon week end en allant, après la messe, au cinéma ou chez les potes. Mais n'allons pas si vite en besogne et distillons nos informations avec la clarté d'un jésuite et la franchise d'un franciscain.
Tartuffe, restons sur ce patronyme amplement mérité, commença à venir déjeuner chaque dimanche matin à 8 h 30 après la messe. Notre mère tenait le café au chaud, préparait les tartines selon les instructions de son directeur de conscience. Il avait bon appétit le bougre et au plus il entrait en âge, au plus il avait du mal à croiser ses doigts sur sa bedaine. Je ne saurais dire si cela venait de ses bras trop courts ou de son ventre trop enflé, mais il en était ainsi.
Mon père en devint excédé, mais comme ce n'était pas un violent, il hésita à passer Tartuffe par le balcon du quatrième étage. Chaque dimanche matin, Albert prenait donc sa voiture pour "aller faire un tour". Et ce qui devait arriver arriva. La providence, dans son immense bonté, mit sur sa route une plaque de verglas. Le résultat fut radical: six mois d'hôpital et deux de rééducation. Tartuffe put ainsi déjeuner la conscience tranquille et la panse en extension sans avoir à subir les regards exaspérés de mon père. Mais déjeuner n'était qu'une première étape. Tartuffe passa à la deuxième phase de son apostolat: transformer notre mère en femme de ménage.
En cachette, notre mère se rendait chez Tartuffe. Elle y emmenait notre petite soeur, complice involontaire de ces heures ménagères et obligatoirement muettes. Et c'est ainsi que notre bedonnant béat avait son parquet frotté, son linge repassé, ses cols durs amidonnés et ses outils sacerdotaux astiqués. Ne voyez en cette dernière phrase aucun sens caché, je parle des gobelets et des burettes bien évidemment.
Quant à moi, avec ce sens de l'humour développé que je cultivais et cultive toujours, ayant alors une quinzaine d'années, je proposais à cet étrange incrusté, lorsque j'étais en sa présence, de boire une bonne bière, une 1664! en disant: Je pense que ce doit être votre préférée! Vous êtes fait pour vous entendre. Et mon interlocuteur acquiesçait sans comprendre mon allusion, 1664 étant aussi l'année de création de Tartuffe à la Cour de Louis XIV... On a les vengeances que l'on peut.
Tartuffe demeura ainsi, jusqu'à sa disparition, le prédicateur préféré de notre mère et son prédateur le plus efficace. Il réussit à tenir ce rôle plus de quatre décennies, appliquant ce précepte de l'Evangile: Charité bien ordonnée commence par soi-même. Ce n'est que dans les dernières années de notre mère que je pris conscience de l'ampleur des sommes que notre bon abbé avait mis dans sa sainte poche. Mais Tartuffe venait de commettre une erreur fatale: il s'était mis à accepter les chèques. Notre soeur qui tenait les comptes de notre mère s'étonna, en vérifiant les chéquiers, de voir des souches non attribuées. Par un saint hasard -oui, tout est saint dans cette histoire- Marie Thérèse ne se souvenait ni de l'heureux bénéficiaire, ni du montant du solde inconnu dont la flamme s'appauvrissait hebdomadairement. Si nous avions des doutes, ils disparurent immédiatement: chaque vendredi était le jour du saigneur.
Une enquête facile permit d'établir qu'évidemment c'était notre Tartuffe le pivot de l'affaire. Chaque semaine, ce dernier du culte repartait avec la modique somme de 200 Euros. Mieux que le loto et le tiercé. La discussion familiale mit en lumière une légère divergence. Mon frère pensait à juste titre que notre mère faisait ce qu'elle voulait de son argent et que cette affaire ne nous regardait pas et ma soeur et moi, que notre frère avait tout à fait raison mais que Tartuffe était un beau salaud.
Je décidai d'agir. Je dois dire que ce fut un des grandioses moments de mon existence! Tartuffe avait juré ses grands dieux, à notre frère qu'il n'avait reçu de l'argent, qu'à contre coeur, très rarement et pour ainsi dire presque jamais. J'allais lui prouver le contraire. Les photocopies des chèques étaient mes atouts maîtres et imparables.

Le dimanche qui suivit, je me rendis à la messe, moi qui n'y allais pratiquement jamais. Si Jésus m'était plus que sympathique, je trouvais son Saint Père pas très courageux d'avoir envoyé son fils à sa place pour se faire crucifier, mais passons. A l'église, je m'assis au premier rang, bien au milieu. Avec mon mètre quatre-vingt-sept, je ne passais pas inaperçu. Tartuffe sortit de la sacristie, gravit les marches de l'autel, se tourna vers l'assistance. Son regard croisa le mien. Ce fut un vrai miracle mais à l'envers: on eut juré que notre officiant était atteint subitement de la maladie de Parkinson. Je passais ainsi toute la cérémonie à ne pas le lâcher des yeux, un sourire ironique aux lèvres. A la quête, je déposai dans la corbeille une enveloppe. Vint la fin de la messe. Comme le veut la tradition Tartuffe alla se placer à l'entrée de l'église. Il serrait les mains des fidèles mais le coeur n'y était pas. Vint mon tour. J'étais encore à quelques pas de lui lorsqu'il s'avança vers moi et me dit précipitamment:
"C'est ta mère qui m'obligeait!" Je rétorquais: "Qui vous obligeait à quoi, monsieur l'abbé? Vous me parlez de quoi?" Tartuffe à son tour. "A prendre les chèques" dit le prêtre en guise d'excuse. Je souris gentiment et j'ajoutais: " Vous n'étiez pas obligé de les encaisser, d'ailleurs j'en ai mis quelques uns dans la quête d'aujourd'hui"
Là, je crus que Tartuffe allait tomber raide tel le dragon terrassé par Saint Georges. "Rassurez-vous, s'ils sont bien à votre ordre ce ne sont que de simples photocopies, mon cher Claude, photocopies sous enveloppe." En entendant sous enveloppe, Tartuffe reprit un peu d'assurance et me déclara: "Je rembourserai" puis pitoyable, il ajouta:" Cet argent m'arrangeait bien, j'ai ma voiture en panne!" Avec un grand sourire, je concluais: "Vous devriez soit en changer, soit changer de garagiste. Si mes renseignements sont exacts, et croyez-moi, ils le sont, cela fait presque quarante ans que ma mère paye vos factures! Je vous salue, cher ami et bon dimanche!"
Ainsi finit le règne pitoyable de Tartuffe. Curieusement, comme par hasard, il ne rendit pratiquement plus visite à notre mère qui résidait maintenant en maison de retraite. Il est vrai qu'il n'y trouvait plus aucun intérêt au sens financier du terme bien évidemment.
Mais il convient de clore ce chapitre par une note tragique, tragiquement tragique. Les agissements de ce prêtre peu scrupuleux valurent à l'aide ménagère de notre mère, son renvoi, Tartuffe ayant habilement détourné les soupçons qui commençaient à s'éveiller dans l'entourage de la vieille dame. Trop d'argent disparaissait et comment ne pas songer à celle qui avait le porte-monnaie en poche pour aller faire de maigres courses avec de maigres sommes. La victime innocente avait un nom de martyre et fut donc sacrifiée. Le vrai coupable se garda bien d'ouvrir sa sainte bouche. Parfois, je pense, dangereusement, que ma mère savait la vérité. Elle préféra sauver son gourou aux abois. Mais pour ce dernier, il était déjà plus tard qu'il ne le pensait: la chute de l'ange arrivait à tire d'aile.

vendredi 8 janvier 2016

Dans les entrailles de la rue de Lacépède

Dans les entrailles de la rue de Lacépède

Lorsque l'hiver arrivait, la cuisinière à charbon reprenait du service. C'est elle qui allait nous chauffer et mijoter notre soupe quotidienne. Les salles voûtées, les corridors sombres, les toiles d'araignées, les ombres maléfiques allaient redevenir mes compagnes et compagnons fidèles, mes dix ans passés, le temps d'aller remplir le seau à charbon familial dans ce noir domaine. Dans la pénombre de la cage d'escalier, une porte, à peine visible ouvrait sur ce monde souterrain.
J'avais, je pense, juste un peu plus de dix ans quand ma mère me demanda si je voulais bien aller, seul, à la cave "chercher du charbon". Je n'osais et ne voulais dire non. Je ne désirais pas avouer le flou de la peur qu'avait déclenché cette interrogation. Je connaissais les lieux mais jamais je ne les avais affrontés en tête à tête.

Je pris donc une lampe électrique et le seau émaillé traditionnel indispensable ustensile pour mener à bon ma mission. Mon épreuve commençait facile: descendre les deux étages pour rejoindre la porte fatale donnant accès au vaste domaine souterrain de notre immeuble. Pour moi, franchir cette porte ressemblait à ouvrir une des bouches menant au plus profond du royaume d'Hadès. Et notre cave, que je connaissais pour y avoir accompagné ma mère, me semblait être le Tartare, le plus profond des royaumes de l'Enfer et je m'attendais presque à y retrouver les Titans emprisonnés.
Prenant mon courage à quatre mains, car deux n'auraient pas suffi, je tournai l'énorme clé, objet qui semblait confirmer le mystère et le danger que j'allais avoir à affronter. La lampe torche à bout de bras, précautionneusement, je descendis la quinzaine de marches qui s'enfonçaient vers un gouffre obscur. Me voilà alors au commencement d'un grand corridor. Du plafond, les toiles d'araignées pendaient, redoutables, sordides. Ma source de lumière me semblait bien fragile et je ne voyais qu'une faible part des choses qui m'entouraient, ce qui augmentait encore mes craintes. Là, le faible faisceau lumineux balayait une porte entrouverte sur de vieux paniers oubliés, ici, il dévoilait des sacs de jutes éventrés, plus loin il révélait des meubles délabrés recouverts d'une poussière noire. Je passai vite sans trop regarder. Enfin, j'arrivais à notre cave, vaste et en déclivité. Ma lampe ne pouvait pas me montrer toute l'étendue de cet espace noirci et poussiéreux mais laissait des ombres monstrueuses et diaboliques m'entourer, menaçantes. Je ne perdais jamais de temps en vaines explorations. Je n'avais qu'une hâte: remonter mais je gardais mon calme. La réserve de charbon, des boulets, faisait un gros tas d'un bon mètre de haut. J'attrapais la pelle toujours à demeure et prête à l'emploi et je me forçais à remplir calmement mon seau sans perdre la moindre seconde. Plein,Il devait faire une bonne dizaine de kilos. Lorsque les boulets arrivaient à la gueule de mon récipient, je lâchai la pelle et en marchant de plus en plus rapidement, je refaisais ce chemin dans l'Enfer à l'envers. Mon coeur battait vite, certes, mais j'avais réussi. Il ne me restait alors que l'âcre et tenace odeur du poussier.

Ces missions durèrent encore quelques hivers. Notre charbonnier venait nous livrer, en les précipitant du haut d'un soupirail, la tonne de charbon que mes parents avaient choisie dans son magasin, une petite rue d'Aix-en-Provence. Leur choix se portait toujours sur l'anthracine, une catégorie de boulets d'un noir mat qui brûlait sans trop de fumée et laissait que peu de cendre. Quand j'avais le bonheur de les accompagner, j'aimais bien recueillir pour ma collection de minéraux un petit bloc brillant et irrégulier d'anthracite, tout le contraire des boulets d'anthracine: tristement sans reflets et façonné par les moules des usines. Ce magasin n'avait qu'un petit comptoir qui servait à noter les commandes et de solides grands sacs de toiles de jutes où les différentes catégories de boulets s'exposaient. Je ne savais à l'époque qu'il vivait ses toutes dernières années. Le fuel, le gaz et l'électricité entraient en scène, jetant aux oubliettes du passé le charbon. Le bruit sourd de la chute du charbon dans les caves, le nuage de poussière qui l'accompagnait ne serait bientôt qu'un souvenir. Quant aux grilles des soupiraux, elles devenaient inutiles, abandonnées, méprisées. Hadès ne recevait plus de visites et pouvait se permettre de séquestrer Perséphone sans être dérangé.

jeudi 7 janvier 2016

C'était encore l'ère glaciaire....


C'était encore l'ère glaciaire

Enfant, je n'avais pas, pour unique mission, d'aller remplir un seau de charbon dans le dédale souterrain de mon immeuble du centre d'Aix-en-Provence. Ma responsabilité se nourrissait aussi d'agréables promenades dans les ruelles et les rues de ma ville. Il me fallait souvent aller "faire les commissions" et, par les chaleurs estivales acheter de la glace. En la fin de ces années cinquante, les foyers ne disposaient pas de réfrigérateur mais de glacières, meubles en bois dont l'intérieur était doublé de zinc. Pour avoir du froid, il fallait donc l'approvisionner en glace. Chaque épicier, l'été venu, débitait de longs pains glacés, de section carrée, à la longueur désirée par le client. Il y avait aussi, en la rue Papassaudi, une boutique qui ne vendait que de la glace, fabriquée sur place.

Pour l'enfant que j'étais, ces pains de glace possédaient une beauté fascinante. Sur toute leur longueur, comme une colonne vertébrale, une veine dont le blanc s'estompait pour devenir, peu à peu, d'une parfaite transparence. Je ne sais le poids de ces longues oeuvres d'art éphémères. Sur l'ordre de mes parents, je n'en achetais que pour 2 francs, puis pour 5 lorsque les prix augmentèrent. Quelle valeur peut-on donner aujourd'hui à ces sommes, je ne sais, mais, lorsque j'ai en main une pièce en étain de ces années bien lointaines, elle me semble de bien peu de prix, méprisable. Pourtant, avec cette pièces grise et légère que l'on pouvait fondre à la chaleur de la flamme d'un réchaud à gaz, s'ouvrait le royaume de quelques achats pour moi merveilleux. Le petit bloc de glace que je rapportais à la maison en faisait partie.
Notre famille n'avait pas de glacière, trop chère pour nous. Une grande bassine en tenait lieu. On pourrait rire ou se moquer de ce temps où le beurre, les bouteilles d'eau flottaient, rafraîchis par notre bloc de glace perdu dans quelques litres d'eau. Mais c'était ainsi, notre iceberg personnel scintillait dans la lumière de la cuisine. Il y faisait entrer une douce touche de poésie et de rêve. En fondant, il prenait des formes bizarres, devenant pour quelques minutes statue grecque ou animal extraordinaire. Doucement, sans que nous n'y prenions garde, ce temps disparut. La fabrique de la rue Papassaudi ferma. Chaque famille acheta un "Frigidaire", mystérieuse armoire dont l'intérieur s'éclairait lorsque l'on ouvrait sa porte. Adieu notre iceberg individuel! Les pains de glace entraient dans les oubliettes de l'Histoire. Les ouvriers en tabliers de cuir ne subsistèrent que dans les musées des traditions et anciens métiers. J'entends le bruit de leurs outils de découpe s'abattant pour trancher avec une précision étonnante le morceau demandé par le client et je revois les éclats jaillissant de leurs efforts.

Mais il y a glace à rafraîchir et glace gourmande! Et je ne saurais clore ce chapitre sans évoquer la glace gourmande que mon père allait chercher quelquefois le dimanche pour notre repas familial. Si le parfum à la vanille, au chocolat, à la fraise sont aujourd'hui toujours d'actualité, il n'en est plus de même des emballages. Quelle différence! En revenant de la pâtisserie, notre chef de famille tenait en ses bras un véritable petit tonnelet d'une bonne soixantaine de centimètres de hauteur. L'extérieur de ce tonnelet était en papier très solide, marron clair, ressemblant au papier kraft. L'intérieur, empli de grains de liège, abritait un cylindre en fer blanc dont les bases circulaires étaient fermées par des couvercles amovibles. Dans ce cylindre, le litre de glace. Un délice à découvrir dans sa cachette avant de pouvoir le déloger lentement de sa prison de fer, une prison consignée qu'il fallait rapporter le mardi suivant car en ce temps-là aucune boutique, aucun magasin n'était ouvert le lundi. Heureusement, si les emballages ont changé, les glaces existent toujours et font le délice des jours de grand soleil, tout au plus pourrait-on regretter un rituel disparu, celui d'une main plongée dans un bain de grains de liège à la poursuite d'un objet froid et prometteur de plaisir du palais.


mercredi 30 décembre 2015

Au temps des derniers gramophones..

Des disques soixante-dix-huit tours ornés en leur centre d'une étiquette montrant un très beau chien  sagement assis écoutant la "voix de son maître " commencèrent à nous donner un agréable tournis musical dès notre tendre enfance! Et les doigts de notre mère et de notre tante courant sur le clavier du piano apportèrent une touche supplémentaire à notre culture artistique.
La collection des 78 tours de nos parents n'était pas bien importante: une vingtaine de disques, rangés soigneusement dans une mallette carrée à l'intérieur cartonné. On y trouvait notamment un air de Mignon, opéra d'Ambroise Thomas, des chants de Noël, une chanson venue du comique troupier au titre mystérieux du "Mistingo". Malgré le demi-siècle écoulé, ces airs trottent encore souvent dans  ma tête.  Les petits santons dorment toujours dans leur valise en carton en la joyeuse période des Noëls en Provence. La chanson du Mistingo est aujourd'hui passée aux oubliettes. Qui se souvient de ces sublimes paroles: "C'est un air qu'est pas ordinaire et qu'vous chanterez sur tous les tons, ah nom de nom qu'est-ce que c'est donc? C'est le refrain du mistingo  dare dare tirelire mistingo dare dare larira tire la rira pan pan tirelire, tire larigot flingot! ".
 Ces disques noirs et lourds avaient bien du charme dans leurs pauvres pochettes de papier. Ils semblaient venir des profondeurs d'une époque lointaine et il en fallait une bonne trentaine pour avoir une petite heure de musique à écouter.
Le gramophone était un chef d'oeuvre d'ébénisterie aux arêtes décorées de cuivre mais le son émis par le pavillon de cet appareil nous paraîtrait insupportable aujourd'hui. Régulièrement, notre père prenait une aiguille neuve dans une jolie petite boîte de fer blanc pour remplacer l'ancienne. Je me souviens de cette boîte: le couvercle à fond rouge-rosé représentait un chien et un très jeune enfant. Le chien tendait sa patte à l'enfant qui la tenait par la main. Le chien, assis et de profil,  avait  le pelage blanc, les oreilles noires et tombantes. Un collier rouge cerclait son cou. L'enfant blond, assis et de face ressemblait à un petit ange. La tranche de la petite boîte était ocre jaune. Il me semble qu'on pouvait y lire: "Made in Germany". Enfin, lorsqu'on l'ouvrait, apparaissait une étiquette  noire où s'inscrivait en blanc:"Changer l'aiguille à chaque disque". Mon père, après avoir mis en place, selon les instructions:"une nouvelle aiguille, tournait la manivelle pour remonter le mécanisme du gramophone et mon bonheur commençait. 

Mais une vague gigantesque allait bouleverser ce monde musical endormi et jeter aux orties Georges Guétary et son "Qu'il fait bon chez vous Maître Pierre" ou Pierre Dudan susurrant  son "café au lait au lit avec des croissants": le rock'n'roll venait de naître et avait son roi: Elvis, un roi dont le monde entier devenait les fidèles sujets. La fin des années cinquante approchait et de nouveaux horizons immenses s'annonçaient. Le microphone avait gagné, rejetant à la préhistoire musicale des chanteurs comme Jean Sablon qui tentaient encore de s'en passer.
En France, la révolution fut conduite hiérarchiquement par Johnny Hallyday, Eddy Mitchell et Dick Rivers. Pas question pour eux, à cette époque, de garder leurs patronymes européens. Qui aurait pris au sérieux Jean-Philippe Smet, Claude Moine et Hervé Forneri en ces années soixante qui venaient à peine de naître? 
Dans leur sillage et au fil des années, naquirent une multitudes de chanteurs et chanteuses. Ainsi, selon leur année de naissance, chaque membre de notre famille avait sa préférence. Mon père adorait Tino Rossi et Marlene Dietrich, moi Elvis et Johnny Hallyday, mon frère devint un "fan" des Beatles et ma soeur s'enticha de Sheila et de Claude François. Notre mère, elle, restait très musique classique: Mozart, Beethoven, Bach avaient ses faveurs.
Au fond d'un placard, le gramophone vivait son oubli. A côté de lui, la mallette dormait, bien fermée ainsi que les petits santons de Provence.