samedi 9 janvier 2016

Tartuffe, 1664


Après cet intermède médical involontaire, je repris le chemin de mon lycée et refis une seconde sixième, chose qu'il ne faut pas confondre avec une sixième seconde! Excellent élève au premier trimestre, bon au deuxième, moyen au troisième, j'amorçais un déclin vers le passable, le peu mieux faire ou encore le a de l'intelligence mais répugne à s'en servir.
J'avais été tellement timide ces trois dernières années que je pris le parti de me faire remarquer négativement de mes professeurs. J'espérais en cela être considéré de mes con-disciples. Stupide idée d'un adolescent long comme un jour sans pain et maigre comme un coucou. Cette dernière expression venait de la bouche de ma mère. Mon père, quant à lui, même s'il m'aimait beaucoup, avait une fâcheuse tendance à affubler ses questions ou ses affirmations du mot "imbécile". Cela donnait: Tu as compris imbécile? ou On part dans dix minutes imbécile! Ce terme ne me déplaisait pas du tout. Je le considérais comme une marque d'affection paternelle et je n'avais rien d'un "Poil de carotte" . J'étais même fier de cette ponctuation sémantique. Pour moi, un imbécile est quelqu'un qui marche sans bâton, donc un être libre qui ne compte que sur lui.

J'en étais là dans mes réflexions quand Tartuffe entra, en personne, dans notre cercle familial alors même que je l'étudiais au lycée. Il y avait souvent des ecclésiastiques à la table familiale, il était donc inévitable qu'un jour ou l'autre s'y assoit un faux dévot. Et ce fut le cas! Un splendide Tartuffe en vérité dont notre mère s'enticha sans voir le sans gêne du bonhomme, le mépris qu'il avait pour elle et le grand intérêt qu'il portait à l'argent qu'elle lui donnait chaque semaine, le vendredi. Pourquoi le vendredi? Tout simplement pour que son Tartuffe puisse passer un bon week end en allant, après la messe, au cinéma ou chez les potes. Mais n'allons pas si vite en besogne et distillons nos informations avec la clarté d'un jésuite et la franchise d'un franciscain.
Tartuffe, restons sur ce patronyme amplement mérité, commença à venir déjeuner chaque dimanche matin à 8 h 30 après la messe. Notre mère tenait le café au chaud, préparait les tartines selon les instructions de son directeur de conscience. Il avait bon appétit le bougre et au plus il entrait en âge, au plus il avait du mal à croiser ses doigts sur sa bedaine. Je ne saurais dire si cela venait de ses bras trop courts ou de son ventre trop enflé, mais il en était ainsi.
Mon père en devint excédé, mais comme ce n'était pas un violent, il hésita à passer Tartuffe par le balcon du quatrième étage. Chaque dimanche matin, Albert prenait donc sa voiture pour "aller faire un tour". Et ce qui devait arriver arriva. La providence, dans son immense bonté, mit sur sa route une plaque de verglas. Le résultat fut radical: six mois d'hôpital et deux de rééducation. Tartuffe put ainsi déjeuner la conscience tranquille et la panse en extension sans avoir à subir les regards exaspérés de mon père. Mais déjeuner n'était qu'une première étape. Tartuffe passa à la deuxième phase de son apostolat: transformer notre mère en femme de ménage.
En cachette, notre mère se rendait chez Tartuffe. Elle y emmenait notre petite soeur, complice involontaire de ces heures ménagères et obligatoirement muettes. Et c'est ainsi que notre bedonnant béat avait son parquet frotté, son linge repassé, ses cols durs amidonnés et ses outils sacerdotaux astiqués. Ne voyez en cette dernière phrase aucun sens caché, je parle des gobelets et des burettes bien évidemment.
Quant à moi, avec ce sens de l'humour développé que je cultivais et cultive toujours, ayant alors une quinzaine d'années, je proposais à cet étrange incrusté, lorsque j'étais en sa présence, de boire une bonne bière, une 1664! en disant: Je pense que ce doit être votre préférée! Vous êtes fait pour vous entendre. Et mon interlocuteur acquiesçait sans comprendre mon allusion, 1664 étant aussi l'année de création de Tartuffe à la Cour de Louis XIV... On a les vengeances que l'on peut.
Tartuffe demeura ainsi, jusqu'à sa disparition, le prédicateur préféré de notre mère et son prédateur le plus efficace. Il réussit à tenir ce rôle plus de quatre décennies, appliquant ce précepte de l'Evangile: Charité bien ordonnée commence par soi-même. Ce n'est que dans les dernières années de notre mère que je pris conscience de l'ampleur des sommes que notre bon abbé avait mis dans sa sainte poche. Mais Tartuffe venait de commettre une erreur fatale: il s'était mis à accepter les chèques. Notre soeur qui tenait les comptes de notre mère s'étonna, en vérifiant les chéquiers, de voir des souches non attribuées. Par un saint hasard -oui, tout est saint dans cette histoire- Marie Thérèse ne se souvenait ni de l'heureux bénéficiaire, ni du montant du solde inconnu dont la flamme s'appauvrissait hebdomadairement. Si nous avions des doutes, ils disparurent immédiatement: chaque vendredi était le jour du saigneur.
Une enquête facile permit d'établir qu'évidemment c'était notre Tartuffe le pivot de l'affaire. Chaque semaine, ce dernier du culte repartait avec la modique somme de 200 Euros. Mieux que le loto et le tiercé. La discussion familiale mit en lumière une légère divergence. Mon frère pensait à juste titre que notre mère faisait ce qu'elle voulait de son argent et que cette affaire ne nous regardait pas et ma soeur et moi, que notre frère avait tout à fait raison mais que Tartuffe était un beau salaud.
Je décidai d'agir. Je dois dire que ce fut un des grandioses moments de mon existence! Tartuffe avait juré ses grands dieux, à notre frère qu'il n'avait reçu de l'argent, qu'à contre coeur, très rarement et pour ainsi dire presque jamais. J'allais lui prouver le contraire. Les photocopies des chèques étaient mes atouts maîtres et imparables.

Le dimanche qui suivit, je me rendis à la messe, moi qui n'y allais pratiquement jamais. Si Jésus m'était plus que sympathique, je trouvais son Saint Père pas très courageux d'avoir envoyé son fils à sa place pour se faire crucifier, mais passons. A l'église, je m'assis au premier rang, bien au milieu. Avec mon mètre quatre-vingt-sept, je ne passais pas inaperçu. Tartuffe sortit de la sacristie, gravit les marches de l'autel, se tourna vers l'assistance. Son regard croisa le mien. Ce fut un vrai miracle mais à l'envers: on eut juré que notre officiant était atteint subitement de la maladie de Parkinson. Je passais ainsi toute la cérémonie à ne pas le lâcher des yeux, un sourire ironique aux lèvres. A la quête, je déposai dans la corbeille une enveloppe. Vint la fin de la messe. Comme le veut la tradition Tartuffe alla se placer à l'entrée de l'église. Il serrait les mains des fidèles mais le coeur n'y était pas. Vint mon tour. J'étais encore à quelques pas de lui lorsqu'il s'avança vers moi et me dit précipitamment:
"C'est ta mère qui m'obligeait!" Je rétorquais: "Qui vous obligeait à quoi, monsieur l'abbé? Vous me parlez de quoi?" Tartuffe à son tour. "A prendre les chèques" dit le prêtre en guise d'excuse. Je souris gentiment et j'ajoutais: " Vous n'étiez pas obligé de les encaisser, d'ailleurs j'en ai mis quelques uns dans la quête d'aujourd'hui"
Là, je crus que Tartuffe allait tomber raide tel le dragon terrassé par Saint Georges. "Rassurez-vous, s'ils sont bien à votre ordre ce ne sont que de simples photocopies, mon cher Claude, photocopies sous enveloppe." En entendant sous enveloppe, Tartuffe reprit un peu d'assurance et me déclara: "Je rembourserai" puis pitoyable, il ajouta:" Cet argent m'arrangeait bien, j'ai ma voiture en panne!" Avec un grand sourire, je concluais: "Vous devriez soit en changer, soit changer de garagiste. Si mes renseignements sont exacts, et croyez-moi, ils le sont, cela fait presque quarante ans que ma mère paye vos factures! Je vous salue, cher ami et bon dimanche!"
Ainsi finit le règne pitoyable de Tartuffe. Curieusement, comme par hasard, il ne rendit pratiquement plus visite à notre mère qui résidait maintenant en maison de retraite. Il est vrai qu'il n'y trouvait plus aucun intérêt au sens financier du terme bien évidemment.
Mais il convient de clore ce chapitre par une note tragique, tragiquement tragique. Les agissements de ce prêtre peu scrupuleux valurent à l'aide ménagère de notre mère, son renvoi, Tartuffe ayant habilement détourné les soupçons qui commençaient à s'éveiller dans l'entourage de la vieille dame. Trop d'argent disparaissait et comment ne pas songer à celle qui avait le porte-monnaie en poche pour aller faire de maigres courses avec de maigres sommes. La victime innocente avait un nom de martyre et fut donc sacrifiée. Le vrai coupable se garda bien d'ouvrir sa sainte bouche. Parfois, je pense, dangereusement, que ma mère savait la vérité. Elle préféra sauver son gourou aux abois. Mais pour ce dernier, il était déjà plus tard qu'il ne le pensait: la chute de l'ange arrivait à tire d'aile.

vendredi 8 janvier 2016

Dans les entrailles de la rue de Lacépède

Dans les entrailles de la rue de Lacépède

Lorsque l'hiver arrivait, la cuisinière à charbon reprenait du service. C'est elle qui allait nous chauffer et mijoter notre soupe quotidienne. Les salles voûtées, les corridors sombres, les toiles d'araignées, les ombres maléfiques allaient redevenir mes compagnes et compagnons fidèles, mes dix ans passés, le temps d'aller remplir le seau à charbon familial dans ce noir domaine. Dans la pénombre de la cage d'escalier, une porte, à peine visible ouvrait sur ce monde souterrain.
J'avais, je pense, juste un peu plus de dix ans quand ma mère me demanda si je voulais bien aller, seul, à la cave "chercher du charbon". Je n'osais et ne voulais dire non. Je ne désirais pas avouer le flou de la peur qu'avait déclenché cette interrogation. Je connaissais les lieux mais jamais je ne les avais affrontés en tête à tête.

Je pris donc une lampe électrique et le seau émaillé traditionnel indispensable ustensile pour mener à bon ma mission. Mon épreuve commençait facile: descendre les deux étages pour rejoindre la porte fatale donnant accès au vaste domaine souterrain de notre immeuble. Pour moi, franchir cette porte ressemblait à ouvrir une des bouches menant au plus profond du royaume d'Hadès. Et notre cave, que je connaissais pour y avoir accompagné ma mère, me semblait être le Tartare, le plus profond des royaumes de l'Enfer et je m'attendais presque à y retrouver les Titans emprisonnés.
Prenant mon courage à quatre mains, car deux n'auraient pas suffi, je tournai l'énorme clé, objet qui semblait confirmer le mystère et le danger que j'allais avoir à affronter. La lampe torche à bout de bras, précautionneusement, je descendis la quinzaine de marches qui s'enfonçaient vers un gouffre obscur. Me voilà alors au commencement d'un grand corridor. Du plafond, les toiles d'araignées pendaient, redoutables, sordides. Ma source de lumière me semblait bien fragile et je ne voyais qu'une faible part des choses qui m'entouraient, ce qui augmentait encore mes craintes. Là, le faible faisceau lumineux balayait une porte entrouverte sur de vieux paniers oubliés, ici, il dévoilait des sacs de jutes éventrés, plus loin il révélait des meubles délabrés recouverts d'une poussière noire. Je passai vite sans trop regarder. Enfin, j'arrivais à notre cave, vaste et en déclivité. Ma lampe ne pouvait pas me montrer toute l'étendue de cet espace noirci et poussiéreux mais laissait des ombres monstrueuses et diaboliques m'entourer, menaçantes. Je ne perdais jamais de temps en vaines explorations. Je n'avais qu'une hâte: remonter mais je gardais mon calme. La réserve de charbon, des boulets, faisait un gros tas d'un bon mètre de haut. J'attrapais la pelle toujours à demeure et prête à l'emploi et je me forçais à remplir calmement mon seau sans perdre la moindre seconde. Plein,Il devait faire une bonne dizaine de kilos. Lorsque les boulets arrivaient à la gueule de mon récipient, je lâchai la pelle et en marchant de plus en plus rapidement, je refaisais ce chemin dans l'Enfer à l'envers. Mon coeur battait vite, certes, mais j'avais réussi. Il ne me restait alors que l'âcre et tenace odeur du poussier.

Ces missions durèrent encore quelques hivers. Notre charbonnier venait nous livrer, en les précipitant du haut d'un soupirail, la tonne de charbon que mes parents avaient choisie dans son magasin, une petite rue d'Aix-en-Provence. Leur choix se portait toujours sur l'anthracine, une catégorie de boulets d'un noir mat qui brûlait sans trop de fumée et laissait que peu de cendre. Quand j'avais le bonheur de les accompagner, j'aimais bien recueillir pour ma collection de minéraux un petit bloc brillant et irrégulier d'anthracite, tout le contraire des boulets d'anthracine: tristement sans reflets et façonné par les moules des usines. Ce magasin n'avait qu'un petit comptoir qui servait à noter les commandes et de solides grands sacs de toiles de jutes où les différentes catégories de boulets s'exposaient. Je ne savais à l'époque qu'il vivait ses toutes dernières années. Le fuel, le gaz et l'électricité entraient en scène, jetant aux oubliettes du passé le charbon. Le bruit sourd de la chute du charbon dans les caves, le nuage de poussière qui l'accompagnait ne serait bientôt qu'un souvenir. Quant aux grilles des soupiraux, elles devenaient inutiles, abandonnées, méprisées. Hadès ne recevait plus de visites et pouvait se permettre de séquestrer Perséphone sans être dérangé.

jeudi 7 janvier 2016

C'était encore l'ère glaciaire....


C'était encore l'ère glaciaire

Enfant, je n'avais pas, pour unique mission, d'aller remplir un seau de charbon dans le dédale souterrain de mon immeuble du centre d'Aix-en-Provence. Ma responsabilité se nourrissait aussi d'agréables promenades dans les ruelles et les rues de ma ville. Il me fallait souvent aller "faire les commissions" et, par les chaleurs estivales acheter de la glace. En la fin de ces années cinquante, les foyers ne disposaient pas de réfrigérateur mais de glacières, meubles en bois dont l'intérieur était doublé de zinc. Pour avoir du froid, il fallait donc l'approvisionner en glace. Chaque épicier, l'été venu, débitait de longs pains glacés, de section carrée, à la longueur désirée par le client. Il y avait aussi, en la rue Papassaudi, une boutique qui ne vendait que de la glace, fabriquée sur place.

Pour l'enfant que j'étais, ces pains de glace possédaient une beauté fascinante. Sur toute leur longueur, comme une colonne vertébrale, une veine dont le blanc s'estompait pour devenir, peu à peu, d'une parfaite transparence. Je ne sais le poids de ces longues oeuvres d'art éphémères. Sur l'ordre de mes parents, je n'en achetais que pour 2 francs, puis pour 5 lorsque les prix augmentèrent. Quelle valeur peut-on donner aujourd'hui à ces sommes, je ne sais, mais, lorsque j'ai en main une pièce en étain de ces années bien lointaines, elle me semble de bien peu de prix, méprisable. Pourtant, avec cette pièces grise et légère que l'on pouvait fondre à la chaleur de la flamme d'un réchaud à gaz, s'ouvrait le royaume de quelques achats pour moi merveilleux. Le petit bloc de glace que je rapportais à la maison en faisait partie.
Notre famille n'avait pas de glacière, trop chère pour nous. Une grande bassine en tenait lieu. On pourrait rire ou se moquer de ce temps où le beurre, les bouteilles d'eau flottaient, rafraîchis par notre bloc de glace perdu dans quelques litres d'eau. Mais c'était ainsi, notre iceberg personnel scintillait dans la lumière de la cuisine. Il y faisait entrer une douce touche de poésie et de rêve. En fondant, il prenait des formes bizarres, devenant pour quelques minutes statue grecque ou animal extraordinaire. Doucement, sans que nous n'y prenions garde, ce temps disparut. La fabrique de la rue Papassaudi ferma. Chaque famille acheta un "Frigidaire", mystérieuse armoire dont l'intérieur s'éclairait lorsque l'on ouvrait sa porte. Adieu notre iceberg individuel! Les pains de glace entraient dans les oubliettes de l'Histoire. Les ouvriers en tabliers de cuir ne subsistèrent que dans les musées des traditions et anciens métiers. J'entends le bruit de leurs outils de découpe s'abattant pour trancher avec une précision étonnante le morceau demandé par le client et je revois les éclats jaillissant de leurs efforts.

Mais il y a glace à rafraîchir et glace gourmande! Et je ne saurais clore ce chapitre sans évoquer la glace gourmande que mon père allait chercher quelquefois le dimanche pour notre repas familial. Si le parfum à la vanille, au chocolat, à la fraise sont aujourd'hui toujours d'actualité, il n'en est plus de même des emballages. Quelle différence! En revenant de la pâtisserie, notre chef de famille tenait en ses bras un véritable petit tonnelet d'une bonne soixantaine de centimètres de hauteur. L'extérieur de ce tonnelet était en papier très solide, marron clair, ressemblant au papier kraft. L'intérieur, empli de grains de liège, abritait un cylindre en fer blanc dont les bases circulaires étaient fermées par des couvercles amovibles. Dans ce cylindre, le litre de glace. Un délice à découvrir dans sa cachette avant de pouvoir le déloger lentement de sa prison de fer, une prison consignée qu'il fallait rapporter le mardi suivant car en ce temps-là aucune boutique, aucun magasin n'était ouvert le lundi. Heureusement, si les emballages ont changé, les glaces existent toujours et font le délice des jours de grand soleil, tout au plus pourrait-on regretter un rituel disparu, celui d'une main plongée dans un bain de grains de liège à la poursuite d'un objet froid et prometteur de plaisir du palais.


mercredi 30 décembre 2015

Au temps des derniers gramophones..

Des disques soixante-dix-huit tours ornés en leur centre d'une étiquette montrant un très beau chien  sagement assis écoutant la "voix de son maître " commencèrent à nous donner un agréable tournis musical dès notre tendre enfance! Et les doigts de notre mère et de notre tante courant sur le clavier du piano apportèrent une touche supplémentaire à notre culture artistique.
La collection des 78 tours de nos parents n'était pas bien importante: une vingtaine de disques, rangés soigneusement dans une mallette carrée à l'intérieur cartonné. On y trouvait notamment un air de Mignon, opéra d'Ambroise Thomas, des chants de Noël, une chanson venue du comique troupier au titre mystérieux du "Mistingo". Malgré le demi-siècle écoulé, ces airs trottent encore souvent dans  ma tête.  Les petits santons dorment toujours dans leur valise en carton en la joyeuse période des Noëls en Provence. La chanson du Mistingo est aujourd'hui passée aux oubliettes. Qui se souvient de ces sublimes paroles: "C'est un air qu'est pas ordinaire et qu'vous chanterez sur tous les tons, ah nom de nom qu'est-ce que c'est donc? C'est le refrain du mistingo  dare dare tirelire mistingo dare dare larira tire la rira pan pan tirelire, tire larigot flingot! ".
 Ces disques noirs et lourds avaient bien du charme dans leurs pauvres pochettes de papier. Ils semblaient venir des profondeurs d'une époque lointaine et il en fallait une bonne trentaine pour avoir une petite heure de musique à écouter.
Le gramophone était un chef d'oeuvre d'ébénisterie aux arêtes décorées de cuivre mais le son émis par le pavillon de cet appareil nous paraîtrait insupportable aujourd'hui. Régulièrement, notre père prenait une aiguille neuve dans une jolie petite boîte de fer blanc pour remplacer l'ancienne. Je me souviens de cette boîte: le couvercle à fond rouge-rosé représentait un chien et un très jeune enfant. Le chien tendait sa patte à l'enfant qui la tenait par la main. Le chien, assis et de profil,  avait  le pelage blanc, les oreilles noires et tombantes. Un collier rouge cerclait son cou. L'enfant blond, assis et de face ressemblait à un petit ange. La tranche de la petite boîte était ocre jaune. Il me semble qu'on pouvait y lire: "Made in Germany". Enfin, lorsqu'on l'ouvrait, apparaissait une étiquette  noire où s'inscrivait en blanc:"Changer l'aiguille à chaque disque". Mon père, après avoir mis en place, selon les instructions:"une nouvelle aiguille, tournait la manivelle pour remonter le mécanisme du gramophone et mon bonheur commençait. 

Mais une vague gigantesque allait bouleverser ce monde musical endormi et jeter aux orties Georges Guétary et son "Qu'il fait bon chez vous Maître Pierre" ou Pierre Dudan susurrant  son "café au lait au lit avec des croissants": le rock'n'roll venait de naître et avait son roi: Elvis, un roi dont le monde entier devenait les fidèles sujets. La fin des années cinquante approchait et de nouveaux horizons immenses s'annonçaient. Le microphone avait gagné, rejetant à la préhistoire musicale des chanteurs comme Jean Sablon qui tentaient encore de s'en passer.
En France, la révolution fut conduite hiérarchiquement par Johnny Hallyday, Eddy Mitchell et Dick Rivers. Pas question pour eux, à cette époque, de garder leurs patronymes européens. Qui aurait pris au sérieux Jean-Philippe Smet, Claude Moine et Hervé Forneri en ces années soixante qui venaient à peine de naître? 
Dans leur sillage et au fil des années, naquirent une multitudes de chanteurs et chanteuses. Ainsi, selon leur année de naissance, chaque membre de notre famille avait sa préférence. Mon père adorait Tino Rossi et Marlene Dietrich, moi Elvis et Johnny Hallyday, mon frère devint un "fan" des Beatles et ma soeur s'enticha de Sheila et de Claude François. Notre mère, elle, restait très musique classique: Mozart, Beethoven, Bach avaient ses faveurs.
Au fond d'un placard, le gramophone vivait son oubli. A côté de lui, la mallette dormait, bien fermée ainsi que les petits santons de Provence.


dimanche 20 décembre 2015

Le journal de Tintin

Les enfants qui, comme moi, dans la deuxième moitié des années cinquante, avait une dizaine d'années, bénéficiaient d'une grande chance. Chaque jeudi, ils pouvaient lire le Journal de Tintin ou celui de Spirou, disparus depuis bien longtemps aujourd'hui. Ces deux publications pour la jeunesse ont apporté souvent à la culture générale de leurs lecteurs bien plus que les cours de leurs professeurs. Ma mère m'achetait donc, presque chaque semaine, au prix de 0,60 "nouveau" francs, ce titre conçu par les équipes d'Hergé. Les planches de bandes dessinées alternaient avec les articles et les chroniques illustrés de superbes photos sur papier glacé. Il y avait toujours de quoi faire rêver et alimenter notre imagination, nos connaissances.
J'aimais lire et relire les histoires complètes que l'on découvrait en ouvrant notre hebdomadaire. C'était très bien fait et les textes et les images s'inscrivaient en ma bibliothèque intérieure. Cette mise en lumière des "Grands Hommes" des grands moments de l'Histoire de France ou du Monde me permet encore aujourd'hui bien longtemps après de les avoir présents en mon esprit. Si je sais tout, un demi-siècle plus tard, sur Nicolas Appert, l'inventeur de la mise en conserve et grand bienfaiteur de l'humanité, oublié et mort dans la misère, je le dois au Journal de Tintin. Et grâce à l'Oncle Paul de Spirou, combien de belles histoires ai-je encore en mémoire. Combien de bonnes notes ai-je obtenues au lycée grâce encore à la lecture de ces deux parutions.
Lorsque je repense à cette lecture hebdomadaire, je ressens encore le plaisir qu'enfant j'éprouvais à découvrir à travers les articles, les dessins, le monde qui m'entourait et dont la découverte me passionnait. Tintin présidait de son sourire cette revue et s'entourait de héros parfois farfelus mais toujours attachants.
Je regrette aujourd'hui de ne pas avoir conservé ces journaux. Ils ont disparu sans doute lors d'un déménagement. Même dans les plus vieux cartons oubliés, je n'en ai retrouvé la trace mais lorsque sur un stand de vieux livres j'ai la chance de feuilleter quelques exemplaires jaunis par les décennies, j'ai le plaisir de constater qu'aussi bien le Journal de Tintin que celui de Spirou n'ont pas pris une ride, que leurs bandes dessinées pourraient paraître aujourd'hui sans être dépassées ou démodées.
N'oublions pas non plus, en ce pays des publications pour la jeunesse "Coeurs Vaillants" pour les garçons et "Ames vaillantes" pour les filles. C'est dans "Coeurs vaillants" que je me passionnais pour deux jeunes aventuriers Oscar Hamel et Isidore, création d'un dessinateur de grand talent: Frédéric-Antonin Breysse. Frédéric-Antonin Breysse était un homme complet dans son domaine: du scénario, aux textes et montages , il faisait tout, et tout bien. Il était même un humoriste visionnaire. Dans "La rivière de feu" sombre histoire de complot contre le Maharadjah de Radagpenda, ce dernier pose cette question en parlant d'une maquette de robot:"Cet avorton mécanisé qui agit sans âme et marche sans volonté sur un chemin sans but!... Sais-tu ce que c'est, Balga Tabla? et la réponse ne se fait pas attendre: "Oui altesse, c'est l'Occident!" N'est-ce pas la réalité aujourd'hui!
Avec Oscar et Isidore, j'ai franchi l'Equateur, traversé la jungle africaine, rencontré les extra-terrestres et visité la Bretagne. Chaque publication était accompagnée de "hors-texte", documents locaux ou poème célèbre.
La lecture en mon enfance faisait partie de ma vie comme elle faisait partie de la vie de tous les enfants et adolescents de mon époque. Combien de fois ai-je entendu mes parents me dire : "Arrête de lire et dors!" Mais comment s'endormir sans savoir ce qu'il y a à la page suivante! Alors, caché sous la couverture, une lampe électrique à la main, je continuais à suivre les aventures de mes héros avant de les rejoindre en rêve pour qu'ils m'accueillent en leur histoire. Je lisais ainsi encore un long moment qui me paraissait bien court. Je devais très rapidement avoir la preuve que la lecture sauve de l'ennui et qu'elle peut transformer en relatif bonheur des heures assombries. Mais cela mérite un chapitre à part entière.

mardi 15 décembre 2015

"L'Antenne est à Nous"
1957

J'avais onze ans lorsque le premier poste de télévision entra dans notre salon. Mon père l'avait choisi et acheté en ma présence, chez un commerçant de la rue Fabrot, dans le centre d'Aix-en-Provence. Je ne me souviens plus du tout des lieux et je ne saurais les décrire. J'ai simplement en mémoire un magasin très lumineux et l'apparence physique du propriétaire. C'était un homme grand, avenant, compétent et passionné par son métier. Il vendait des postes de radio, des téléviseurs ainsi que les premiers tourne-disques.
 L'appareil que mon père choisit possédait toutes les qualités de l'époque: 819 lignes, un bon haut-parleur, de gros boutons cerclés d'or. Sa boiserie de palissandre en faisait un très bel objet cubique pratique pour poser sur son plateau supérieur les photos de famille. Cet achat fut un grand événement dont nous ne soupçonnions pas vraiment la portée. L'antenne sur le toit installée, ce fut un émerveillement en noir et blanc.
Nous étions très fiers de notre Ribet Desjardins, une excellente marque conseillée à juste titre à mon père par des amis. Une marque française dont les ateliers avaient pignon sur rue à Montrouge, dans le département de la Seine en ce temps-là. Il faut dire, qu'en la fin des années cinquante, la France n'était pas envahie par les productions venues de l'Asie et que les produits japonais avaient très mauvaise presse: de la camelote! disait mon père.
Le poste "allumé", Londres fut la première capitale que nous visitâmes en compagnie de Jacques Salbert. "Ici Londres" nous permettait de passer quelques minutes presque quotidiennes en Angleterre. Nous regardions fascinés les grands monuments de la capitale de la Grande Bretagne, nous arpentions les grandes avenues, roulions à gauche et admirions en noir et blanc, les magnifiques autobus rouges à deux étages. Nous ne nous doutions pas alors que ce journaliste commenterait, douze ans plus tard, les premiers pas de l'homme sur la Lune, nous emmenant bien au-delà des hauteurs de Big Ben. Mais ceci est une autre histoire, comme le disait Kipling.
Par bonheur, notre téléviseur ne devint pas un objet d'enfermement ou de repli de notre famille sur elle-même. Ce fut le contraire qui se produisit. Nous étions parfois une vingtaine d'enfants et d'adultes assemblés autour de l'écran pour l'émission dédiée à la jeunesse "L'antenne est à nous". La présentatrice s'appelait Jacqueline Caurat. Sa blondeur, son sourire avait tout de suite conquis son public et si d'aventure, elle était remplacée, il manquait alors quelque chose à notre jeudi après-midi.
Le moment le plus attendu était la diffusion de notre feuilleton Rin Tin Tin: au loin, un fort de la Cavalerie américaine. Puis en gros plan et de profil, un Clairon sonnait le rassemblement. Répondant à l'appel, des soldats déboulaient, fusils à la main des baraquements. Rin Tin Tin, le berger allemand sautait d'un toit, se recevait sur une charrette avant de rejoindre la terre ferme. Son jeune maître Rusty abandonnait le cheval qu'il était en train de seller. Rassemblé, tout ce petit monde, en ligne et au garde-à-vous, tournait la tête à droite au commandement. Enfin, la grande porte du fort s'ouvrait et la colonne en ordre de marche s'apprêtât à vivre une nouvelle aventure sous les ordres du lieutenant Rip Masters et du sergent Biff O'Hara. Immuable, ce scénario marquait le début de chaque épisode.
Les enfants que nous étions alors s'identifiaient à Rusty, l'orphelin mascotte du régiment. Rusty nous donnait un bel exemple de courage, de noblesse et de gentillesse. Le sergent O'Hara avait un coeur énorme et le Lieutenant Rip Masters semblait avoir été nourri des valeurs de la chevalerie. Quant à Rin Tin Tin, nous l'aurions volontiers adopté. Pour rien au monde, désormais, nous ne voulions manquer ce rendez-vous hebdomadaire avec l'Amérique des grandes prairies. 
Je ne sais combien de jeudis nous passâmes ainsi avec nos amis mais ils furent conviviaux et plus qu'agréables. Cependant, petit à petit, sans même que nous nous en rendîmes compte, notre groupe s'amenuisa. Chaque famille n'avait qu'une aspiration: posséder son propre téléviseur. Une époque, qui ne fut que de courte durée, s'achevait doucement. Elle ressemblait au temps où les villages s'assemblait autour d'un foyer pour entendre des histoires, se réconforter et se serrer d'amitié. Le progrès amenait sans que l'on y prenne garde l'individualisme et la solitude. Beaucoup dès lors, ne purent se résoudre à éteindre la télévision lors du dîner. Les présentateurs parlaient pour les parents. Autour de la table, l'on n'entendit plus bientôt que le cliquetis des fourchettes et des cuillères. Malheur à celui ou celle qui osait demander un morceau de pain. Il se faisait rabrouer par des regards furieux et un "chut" général.
Rin Tin Tin ne disparut pas: il revint encore pour un temps en couleur, toujours aussi attachant. L'Antenne est à nous disparut des programmes. L'ère des productions françaises pour la télévision des programmes de la jeunesse continua jusqu'à "L'ïle aux Enfants" et son "Monstre Gentil". Puis, un jour, sans savoir pourquoi, tout cela fut jeté aux orties. Une production internationale envahit les "étranges lucarnes". Les enfants  n'auraient plus droit qu'à une rue et à des marionnettes prétentieuses et pelucheuses vivant dans des poubelles.

jeudi 10 décembre 2015

Bicyclette et blouse grise
ou
Les petits coeurs de Madame Banzet

Il y a des mystères dans la vie et le commerce de Monsieur et Madame Banzet en était un. Tout était fait pour que cette affaire ne marche pas: local minuscule et désuet, rue désertée par les passants, aucun autre commerce aux alentours et pourtant cette épicerie ne désemplissait pas. Pour l'enfant que j'étais dans la fin de ces années cinquante, aller faire les courses chez les Banzet était un vrai plaisir. Tout d'abord parce que ce couple avait toujours le sourire, un vrai sourire, pas un sourire de façade pour vous inciter à acheter. Acheter, car on ne disait pas encore à l'époque "consommer". Puis parce que Madame Banzet était très jolie: toujours bien coiffée, blonde, vêtue d'un chemisier blanc en permanence. Elle semblait sortir d'une réception mondaine ou prête à aller au théâtre pour une grande soirée. Enfin parce qu'il y avait dans un bocal de verre des pains d'épices délicieux en forme de coeur, d'où l'expression familiale: "Va acheter des petits coeurs de Madame Banzet."
Quant à Monsieur Banzet, il avait une  longue blouse grise. Il m'apparaissait très grand et mince. Chaque matin, de très bonne heure, cet homme courageux enfourchait une vieille bicyclette où était attelée une petite remorque. Ainsi, il allait faire les provisions de son magasin: les yaourts, confectionnés par les religieuses de Notre Dame de la Sed, les légumes des maraîchers environnants et un jambon délicieux que son épouse tranchait à la machine. J'ai en mémoire le bruit de ce disque argenté coupant la commande de mes parents: quatre ou cinq morceaux de jambon. Monsieur Banzet devait faire bien des kilomètres par tous les temps pour achalander ses étagères.
J'ai aussi le souvenir de l'admiration que provoquait en moi, sa dextérité. Il coupait à une vitesse effrayante, à l'aide d'un gigantesque couteau à manche de bois d'ébène, les rondelles de saucisson avec une précision parfaite.  Ce n'était plus de la vente mais de l'art! Chacune de ces rondelles avait la même épaisseur que ses voisines, un ouvrage vite expédié, enveloppé dans du papier alimentaire et plié à la seconde.
Jusqu'à leur retraite, les Banzet résistèrent à tous leurs concurrents: ni la belle épicerie ouverte à moins de cent mètre dans une rue adjacente, ni les magasins d'alimentations de la place voisine ne purent venir à bout de ce couple. Un vrai mystère, je vous dis! Pourtant le maître de l'épicerie n'avait rien d'un maître Cornille. Sa carriole  ne transportait pas du sable comme les mules du moulin de Daudet, elle était toujours pleine de salades, de poireaux, de fruits de saison, de boîtes de conserve et de bouteilles de limonade, qui, à peine placés sur les étagères en bois massif, disparaissaient dans les cabas des ménagères.
Le temps a effacé bien des détails et en ma mémoire, ce couple n'a plus de visage, hélas. Je ne peux que donner les adjectifs "belle", "grise" ou encore "soignée", "blonde" pour décrire des physiques réduits en silhouettes dans mes souvenirs. Je n'ai plus la réminiscence du goût des petits coeurs de Madame Banzet. Seules la pellicule de sucre glacée et cette forme particulière et anatomique s'imposent à la réminiscence de cette époque. Par contre, je me rappelle parfaitement du bruit que faisaient les pas des clients sur le plancher grossier, d'une porte qui donnait sur la réserve et des boîtes de conserve alignées tout en haut d'étagères.
Le temps passa, les cheveux de Monsieur Banzet blanchirent. Vint le temps de la retraite. Leurs successeurs ne purent tenir: ils durent mettre la clé sous la porte. Les Aixois découvraient, enivrés les longues allées des supermarchés où l'on pousse un chariot. Ils se sentaient illusoirement libre: ils se servaient eux-même, sans attendre leur tour, sauf à la caisse évidemment où l'addition leur réservait parfois une mauvaise surprise, mais quel bonheur d'être élevé au grade de "consommateur"!